Scepticisme
Le scepticisme désigne l'ensemble des positions qui mettent en question la possibilité de connaître. Né en Grèce avec Pyrrhon et l'Académie, systématisé par Sextus Empiricus, il traverse la pensée moderne de Montaigne à Hume et reste, depuis Descartes, le défi que toute théorie de la connaissance doit relever. Il ne se confond pas avec le doute : le sceptique suspend son jugement, le cartésien doute pour atteindre la certitude.
Pyrrhon et le pyrrhonisme
Pyrrhon d'Élis n'a rien écrit. On le connaît surtout par son disciple Timon de Phlionte et par la tradition doxographique, qui rapporte qu'il accompagna l'expédition d'Alexandre jusqu'en Inde. Sa doctrine tient en une attitude : puisque les choses sont indiscernables et que ni nos sensations ni nos opinions ne disent le vrai, il faut s'abstenir de juger, et cette abstention apporte la tranquillité.
C'est Sextus Empiricus, médecin grec des IIe–IIIe siècles de notre ère, qui donne au pyrrhonisme sa forme achevée dans les Esquisses pyrrhoniennes et le Contre les savants. Le sceptique est un chercheur (zététikos) : il ne prétend ni avoir trouvé la vérité, comme le dogmatique, ni qu'elle est introuvable, comme le dogmatique négatif. À tout argument il oppose un argument de force égale (isosthénie) ; ne pouvant trancher, il suspend son jugement (époché) ; et de cette suspension suit, « comme l'ombre suit le corps », la paix de l'âme (ataraxie). Le sceptique ne renonce pas à vivre : il suit les apparences, les coutumes, les besoins naturels, sans affirmer qu'elles correspondent à la réalité.
Les tropes d'Énésidème et d'Agrippa
Le pyrrhonisme a codifié ses arguments en « modes » ou tropes. Les dix tropes attribués à Énésidème (Ier siècle av. J.-C.) montrent que les apparences varient selon les animaux, les individus, les sens, les circonstances, les positions, les mélanges, les quantités, les relations, la fréquence des rencontres et les coutumes. Les cinq tropes attribués à Agrippa sont plus abstraits et plus redoutables : le désaccord entre opinions, la régression à l'infini des justifications, la relativité, l'hypothèse arbitraire et le cercle (diallèle). Leur combinaison forme ce qu'on appelle aujourd'hui le « trilemme d'Agrippa » : toute justification régresse à l'infini, tourne en rond ou s'arrête sur un postulat.
Le scepticisme académique
Une seconde tradition naît dans l'Académie fondée par Platon. Arcésilas, au IIIe siècle av. J.-C., réoriente l'école vers l'examen critique en s'attaquant à la thèse stoïcienne de la « représentation compréhensive », censée garantir le vrai : aucune représentation vraie, objecte-t-il, n'est telle qu'une représentation fausse ne puisse lui être identique. Il en conclut à l'impossibilité de la saisie certaine (akatalepsia) et à la nécessité de suspendre son assentiment. Carnéade, au siècle suivant, admet que l'on puisse se guider sur le probable ou le persuasif (pithanon), gradué selon la cohérence et l'examen des représentations. Cicéron, dans les Académiques, est notre principale source sur ces débats. Sextus distinguait soigneusement son pyrrhonisme de l'Académie, qu'il jugeait trop affirmative dans sa négation du savoir.
Montaigne et la crise pyrrhonienne
La redécouverte de Sextus à la Renaissance, avec sa traduction latine par Henri Estienne en 1562, nourrit ce que l'historien Richard Popkin a appelé une « crise pyrrhonienne ». Montaigne en est le témoin majeur. L'« Apologie de Raymond Sebond » (Essais, II, 12) mobilise les tropes contre la présomption de la raison humaine : diversité des coutumes, faiblesse des sens, contradictions des philosophes. La devise « Que sais-je ? » résume une attitude d'examen plutôt qu'une doctrine. Le scepticisme montaignien est aussi un art de vivre et, chez lui, il s'accompagne d'un fidéisme : la raison ne pouvant fonder la foi, celle-ci relève de la grâce.
Doute méthodique, doute cartésien et doute sceptique
Descartes retourne les armes du scepticisme contre lui. Dans les Méditations (1641), il doute successivement des sens, qui nous trompent parfois, de l'existence du monde, puisque le rêve est indiscernable de la veille, puis des vérités mathématiques elles-mêmes, en supposant un Dieu trompeur ou un malin génie. Ce doute s'arrête sur le cogito : même trompé, je pense, donc je suis. Le Discours de la méthode (1637) marque explicitement la différence : Descartes ne veut pas imiter les sceptiques « qui ne doutent que pour douter », mais trouver un fondement solide.
Trois expressions sont souvent confondues dans les copies :
- Le doute sceptique est un état ou une fin : il conduit à la suspension du jugement, vécue comme une sagesse et une source de tranquillité. Il ne cherche pas à être dépassé.
- Le doute méthodique est un moyen : un doute volontaire, provisoire et instrumental, que l'on s'impose pour éprouver ses croyances et ne retenir que ce qui résiste. Il vise la certitude.
- Le doute cartésien est la forme historique exemplaire du doute méthodique, avec trois traits propres : il est universel (il porte sur tout), hyperbolique (il tient pour faux ce qui n'est que douteux) et théorique (il ne concerne pas la conduite de la vie, réglée par une morale par provision).
Le paradoxe est que Descartes a rendu le scepticisme plus radical qu'il ne l'était : l'hypothèse du malin génie, la question de l'existence du monde extérieur et le problème de passer de l'esprit aux choses deviennent, après lui, le cœur du « scepticisme moderne », que les Anciens n'avaient pas formulé sous cette forme.
Le scepticisme de Hume, radical et mitigé
David Hume est souvent présenté comme le sceptique radical de l'âge moderne. Ses arguments le justifient : la causalité se réduit à une conjonction constante et à une habitude de l'esprit ; l'induction ne peut être fondée ni démonstrativement ni par l'expérience sans cercle — c'est le problème de l'induction ; la croyance au monde extérieur et à l'identité du moi n'a pas de justification rationnelle. La conclusion du livre I du Traité de la nature humaine (1739) décrit la mélancolie où plongent ces raisonnements, dissipée par la vie ordinaire — dîner, jouer au trictrac, converser avec ses amis.
Mais Hume refuse le pyrrhonisme « excessif ». Dans la section XII de l'Enquête sur l'entendement humain (1748), il distingue le scepticisme antécédent, à la manière de Descartes, qu'il juge impraticable, et le scepticisme conséquent, issu de l'examen de nos facultés. Il défend un scepticisme mitigé ou académique : la nature est trop forte pour que le doute total soit vécu ; mais l'examen sceptique doit nous rendre modestes et limiter nos recherches aux objets accessibles à l'expérience. Le radicalisme est donc théorique ; la pratique est naturaliste. C'est ce double visage qui a, selon ses propres mots, tiré Kant de son « sommeil dogmatique ». En amont, Locke avait déjà limité la connaissance certaine à un domaine étroit, et Leibniz opposé aux sceptiques les vérités de raison.
Réponses contemporaines
L'épistémologie contemporaine formule l'argument sceptique ainsi : je ne sais pas que je ne suis pas un cerveau dans une cuve manipulé par un savant ; si je sais que j'ai des mains, je sais que je ne suis pas un tel cerveau ; donc je ne sais pas que j'ai des mains. Plusieurs réponses s'opposent.
- Le sens commun. G. E. Moore, dans « A Defence of Common Sense » (1925) et « Proof of an External World » (1939), renverse l'argument : je suis plus certain d'avoir des mains que d'aucune prémisse sceptique. Wittgenstein, dans De la certitude (posthume, 1969), déplace la question : certaines propositions ne sont pas des savoirs mais les « gonds » sur lesquels tournent nos doutes.
- L'externalisme. Pour le fiabilisme (Goldman), savoir ne suppose pas de pouvoir réfuter le sceptique : il suffit que la croyance soit produite par un processus fiable. Dretske et Nozick contestent le principe de clôture épistémique, qui permet à l'argument de passer des mains à la cuve.
- Le contextualisme. Pour DeRose, Cohen ou Lewis, les critères d'attribution de « savoir » varient selon le contexte : dans la vie courante, je sais que j'ai des mains ; dans le contexte exigeant de l'argument sceptique, les standards s'élèvent et je ne le sais plus. Le sceptique a raison dans son contexte, sans menacer nos savoirs ordinaires.
- L'argument sémantique. Hilary Putnam, dans Raison, vérité et histoire (1981), soutient que l'hypothèse « je suis un cerveau dans une cuve » se réfute elle-même : si j'en étais un, mes mots « cerveau » et « cuve » ne référeraient pas aux cerveaux et cuves réels, et je ne pourrais pas formuler l'hypothèse avec vérité.
Aucune de ces réponses ne fait consensus, ce qui témoigne de la fécondité du scepticisme : il oblige à préciser ce que connaître veut dire.
Questions fréquentes
Quelle différence entre doute méthodique et doute sceptique ?
Le doute sceptique est une fin : il aboutit à la suspension du jugement et à la tranquillité de l'âme. Le doute méthodique est un moyen : volontaire et provisoire, il éprouve les croyances pour atteindre une certitude. Descartes l'illustre : il doute de tout pour trouver le cogito, et se démarque explicitement des sceptiques qui « ne doutent que pour douter ».
Le doute cartésien est-il un scepticisme ?
Non. Il emprunte aux sceptiques leurs arguments (illusions des sens, rêve) et les radicalise avec le malin génie, mais il est universel, hyperbolique et provisoire, et vise un fondement certain. C'est un scepticisme instrumental, destiné à être dépassé, tandis que le sceptique ne cherche pas à sortir de la suspension du jugement.
Hume est-il un sceptique radical ?
En théorie, ses arguments sont radicaux : ni la causalité, ni l'induction, ni le monde extérieur ne sont rationnellement fondés. Mais Hume rejette le pyrrhonisme excessif, que la nature rend invivable, et défend un scepticisme mitigé : modestie intellectuelle et limitation de l'enquête à l'expérience. Son scepticisme débouche sur un naturalisme.
Qu'est-ce que l'époché ?
L'époché est la suspension du jugement. Chez les pyrrhoniens, elle résulte de l'isosthénie : à tout argument s'oppose un argument de force égale, si bien que l'on ne peut ni affirmer ni nier. Elle est suivie de l'ataraxie, la paix de l'âme. Husserl reprendra le terme en un sens différent, celui de la réduction phénoménologique.
Qu'est-ce que l'argument du cerveau dans une cuve ?
C'est une version moderne du malin génie : rien dans mon expérience ne permet d'exclure que je sois un cerveau stimulé artificiellement. Putnam (1981) a soutenu que l'hypothèse se réfute elle-même, car un cerveau dans une cuve ne pourrait pas faire référence à de vrais cerveaux et à de vraies cuves.