Locke
John Locke (1632–1704) donne à l'empirisme moderne sa première forme systématique. Son Essai sur l'entendement humain (1690) part d'une question simple — d'où viennent nos idées ? — et répond que toutes procèdent de l'expérience. Contre les idées innées, l'esprit est d'abord comparé à une feuille blanche, que la sensation et la réflexion viennent remplir. L'ouvrage fixe pour un siècle le programme d'une théorie de la connaissance fondée sur l'examen de nos facultés.
Repères biographiques
Formé à Oxford, où il étudie la scolastique sans enthousiasme, Locke se tourne vers la médecine et les sciences expérimentales ; il fréquente Robert Boyle et collabore avec le médecin Thomas Sydenham. Devenu en 1667 le médecin et le conseiller de Lord Ashley, futur comte de Shaftesbury, il est entraîné dans la vie politique anglaise. Compromis par les intrigues de son protecteur, il s'exile aux Provinces-Unies de 1683 à 1689. Il rentre en Angleterre après la Révolution de 1688 et publie coup sur coup ses grands ouvrages. Il meurt en 1704 dans le manoir d'Oates, chez son amie Damaris Masham.
Selon l'« Épître au lecteur » de l'Essai, le projet naît d'une discussion entre amis qui s'enlisait : avant de traiter des grandes questions, il fallait examiner nos propres capacités et voir quels objets notre entendement est ou n'est pas apte à connaître. Locke se présente modestement comme un « sous-ouvrier » qui déblaie le terrain pour les savants de son temps, Boyle, Huygens ou Newton.
L'Essai sur l'entendement humain
L'Essai compte quatre livres. Le livre I réfute la doctrine des idées et des principes innés. Le livre II, le plus long, retrace l'origine de toutes nos idées dans l'expérience. Le livre III traite des mots et de leur rapport aux idées, notamment des essences nominales. Le livre IV examine la connaissance et l'opinion, leurs degrés et leurs limites. L'ensemble se veut une enquête sur « l'origine, la certitude et l'étendue » de la connaissance humaine, selon la méthode que Locke qualifie d'« historique », c'est-à-dire descriptive.
Le mot « idée » y reçoit un sens très large : tout ce qui est l'objet de l'entendement quand l'homme pense. Couleurs, plaisirs, nombres, figures, notions de Dieu ou de substance : tout cela est idée. L'épistémologie lockienne est ainsi une théorie des idées, héritière par ce vocabulaire de Descartes, mais tournée contre le rationalisme cartésien.
La critique des idées innées
La cible du livre I est la thèse selon laquelle certains principes, spéculatifs (comme « ce qui est, est » ou le principe de non-contradiction) ou pratiques (des règles morales), seraient imprimés dans l'âme dès sa naissance. L'argument habituel en leur faveur est le consentement universel. Locke répond en deux temps. D'abord, un consentement universel, même établi, prouverait seulement qu'il existe une autre voie pour y parvenir. Ensuite, ce consentement n'existe pas : les enfants et les « idiots » n'ont aucune pensée de ces principes, et il serait contradictoire qu'une vérité soit imprimée dans l'esprit sans que l'esprit l'aperçoive.
On objecte que ces principes sont connus dès que la raison s'éveille. Locke répond que, si l'on appelle innée toute vérité que l'esprit est capable de connaître, alors toutes les vérités deviennent innées, et la thèse perd tout contenu. Les principes moraux, enfin, varient selon les peuples : la diversité des mœurs témoigne contre leur innéité.
La « table rase » : sensation et réflexion
Au début du livre II, Locke propose de supposer l'esprit comme un « papier blanc » (white paper), vide de tout caractère, et demande d'où il reçoit ses matériaux. Sa réponse tient en un mot : de l'expérience. L'image est traditionnellement désignée par l'expression latine tabula rasa, « table rase », qui remonte à la tablette de cire d'Aristote et de la scolastique ; mais la formule de Locke est bien celle de la feuille blanche, et l'étiquette latine relève de la tradition de lecture.
L'expérience a deux sources. La sensation nous donne les idées des qualités sensibles des choses extérieures : jaune, chaud, dur, amer. La réflexion est la perception que l'esprit a de ses propres opérations : percevoir, penser, douter, croire, raisonner, vouloir. Ces deux « fontaines » suffisent, selon Locke, à expliquer toutes nos idées, même les plus abstraites. La réflexion distingue son empirisme d'un sensualisme strict : l'esprit n'est pas passif en tout, il connaît ses propres actes.
Idées simples et idées complexes
Les idées simples sont reçues passivement : l'esprit ne peut ni les inventer ni les détruire. À partir d'elles, il forme activement des idées complexes, en combinant, en comparant et en abstrayant. Locke en distingue trois genres : les modes (idées de nombre, d'espace, de durée, mais aussi de notions morales comme le meurtre ou la gratitude), les substances (combinaisons d'idées simples supposées subsister ensemble, comme l'or ou le cheval) et les relations (cause, identité, rapports moraux).
L'idée de substance en général pose une difficulté que Locke assume : nous supposons un support des qualités, mais nous n'en avons qu'une idée obscure, celle d'un « je ne sais quoi ». De même, il distingue l'essence nominale d'une chose, la définition que nous formons à partir de ses qualités observables, de son essence réelle, la constitution interne qui produit ces qualités et qui nous reste inconnue. Cette distinction exprime la prudence de l'empirisme face aux prétentions d'une science des essences.
Qualités premières et qualités secondes
Locke reprend à la philosophie corpusculaire de Boyle une distinction appelée à une longue fortune. Les qualités premières — solidité, étendue, figure, mouvement ou repos, nombre — sont inséparables des corps ; les idées que nous en avons leur ressemblent. Les qualités secondes — couleurs, sons, saveurs, odeurs — ne sont dans les objets que des pouvoirs de produire en nous des sensations, en vertu de leurs qualités premières ; les idées correspondantes ne ressemblent à rien dans les corps. Le porphyre n'a pas de rouge dans l'obscurité ; la même eau paraît chaude à une main et froide à l'autre.
La distinction donne un fondement philosophique à la physique mécaniste, mais elle sera attaquée par Berkeley, qui montre que les qualités premières ne sont pas plus séparables de la perception que les secondes. Elle reste au cœur du débat sur le réalisme et l'antiréalisme.
Les degrés de la connaissance
Le livre IV définit la connaissance comme la perception de la convenance ou de la disconvenance entre nos idées. Elle a trois degrés. La connaissance intuitive saisit immédiatement l'accord ou le désaccord de deux idées, comme le blanc n'est pas le noir : c'est le degré le plus clair et le plus certain. La connaissance démonstrative l'atteint par l'intermédiaire d'autres idées, au moyen de preuves dont chaque étape doit être intuitive : c'est le cas des mathématiques. La connaissance sensitive, enfin, porte sur l'existence particulière des choses extérieures actuellement perçues ; elle dépasse la simple probabilité, sans atteindre la certitude des deux premières.
Au-delà commence le domaine de la probabilité, du jugement et de l'assentiment, gradués selon la conformité avec notre expérience et le poids des témoignages. La science de la nature, faute d'accès aux essences réelles, relève largement de ce domaine. Locke ouvre ainsi une réflexion sur les degrés de la croyance et sur la justification qui annonce les débats ultérieurs.
Locke, Hobbes, Hume : une lignée empiriste
On présente souvent l'empirisme britannique comme une succession. Hobbes (1588–1679), avant Locke, soutenait déjà qu'il n'y a aucune conception dans l'esprit qui n'ait d'abord été produite dans les organes des sens, mais il intégrait cette thèse à un matérialisme mécaniste et à une conception du raisonnement comme calcul sur les noms. Locke transforme cette intuition en une théorie détaillée de la genèse des idées, sans se prononcer sur la nature matérielle ou immatérielle de l'âme. Berkeley pousse la théorie des idées jusqu'à l'immatérialisme. Hume, enfin, radicalise le programme : en distinguant impressions et idées, il retourne l'empirisme contre la causalité, la substance et l'induction, et aboutit à un scepticisme mitigé que Locke n'aurait pas accepté.
Le schéma Locke–Berkeley–Hume est un cadre commode des manuels, à manier avec prudence : chacun de ces auteurs répond à des problèmes propres, et l'opposition tranchée entre empiristes et rationalistes est en partie une reconstruction ultérieure, popularisée notamment par l'historiographie kantienne.
La réponse de Leibniz
Leibniz rédige au début du XVIIIe siècle une réponse suivie à l'Essai, les Nouveaux essais sur l'entendement humain, construits comme un dialogue entre Philalèthe, porte-parole de Locke, et Théophile, porte-parole de Leibniz. Il y oppose à la feuille blanche l'image d'un bloc de marbre veiné : les idées et vérités nécessaires sont en nous comme des inclinations et des dispositions, non comme des pensées actuelles. Il reprend l'adage selon lequel rien n'est dans l'intellect qui n'ait d'abord été dans les sens, en ajoutant : excepté l'intellect lui-même. La mort de Locke en 1704 conduit Leibniz à renoncer à publier l'ouvrage, qui ne paraîtra qu'en 1765. Voir la page Leibniz.
Postérité
L'Essai est l'un des livres de philosophie les plus lus du XVIIIe siècle. En France, la traduction de Coste et l'éloge de Voltaire dans les Lettres philosophiques font de Locke une référence des Lumières ; Condillac en tire un sensualisme plus strict. Le programme qui consiste à examiner les limites de nos facultés avant de prétendre connaître sera repris et transformé par Kant. Plus largement, l'idée que la connaissance doit être rapportée à l'expérience reste un des pôles de l'épistémè moderne et de l'histoire des paradigmes épistémologiques.
Questions fréquentes
Que signifie « table rase » chez Locke ?
L'expression désigne l'état de l'esprit avant toute expérience : vide de toute idée et de tout principe inné. Locke lui-même parle d'un « papier blanc » (white paper) au début du livre II de l'Essai ; tabula rasa est l'étiquette latine traditionnelle, héritée d'Aristote et de la scolastique, qui a été attachée à sa thèse.
Quelles sont les deux sources de nos idées selon Locke ?
La sensation, qui nous donne les idées des qualités des objets extérieurs (couleurs, chaleur, solidité), et la réflexion, perception que l'esprit a de ses propres opérations (penser, douter, vouloir). Toutes les idées simples viennent de ces deux sources ; les idées complexes sont formées à partir d'elles par l'activité de l'esprit.
Pourquoi Locke rejette-t-il les idées innées ?
Parce que l'argument du consentement universel est faible : ce consentement n'existe pas, puisque les enfants ignorent les principes prétendument innés, et il pourrait s'expliquer autrement. Une vérité imprimée dans l'esprit sans être aperçue lui paraît contradictoire. La diversité des règles morales selon les peuples témoigne aussi contre l'innéité.
Quelle différence entre Locke, Hobbes et Hume ?
Tous trois rapportent la connaissance à l'expérience. Hobbes l'inscrit dans un matérialisme mécaniste ; Locke élabore une théorie détaillée de la genèse des idées et des degrés de la connaissance ; Hume radicalise l'empirisme jusqu'à mettre en doute la causalité et l'induction, aboutissant à un scepticisme mitigé étranger à Locke.
Que sont les qualités premières et secondes ?
Les qualités premières (étendue, figure, solidité, mouvement, nombre) appartiennent réellement aux corps, et nos idées leur ressemblent. Les qualités secondes (couleurs, sons, saveurs) ne sont dans les corps que des pouvoirs de produire en nous des sensations ; nos idées ne leur ressemblent pas. Berkeley contestera cette distinction.