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Concept fondamental

Épistémè

Le mot grec épistémè désigne, chez Platon et Aristote, la connaissance scientifique au sens fort : un savoir stable, fondé sur des raisons, opposé à l'opinion (doxa) et distinct du savoir-faire (technè). En 1966, Michel Foucault reprend le terme dans Les Mots et les choses pour nommer tout autre chose : le sol historique, inaperçu des acteurs, qui rend possibles les savoirs d'une époque. Deux usages, une même racine — celle du mot « épistémologie ».

Doxa et épistémè chez Platon

L'opposition entre doxa et épistémè structure toute la théorie platonicienne de la connaissance. L'opinion porte sur ce qui change — le monde sensible —, elle peut être vraie ou fausse, et elle se laisse persuader. La science porte sur ce qui est toujours identique à soi, elle est infaillible et ne cède pas à la rhétorique. Dans la République, l'image de la ligne divisée hiérarchise ces degrés : l'imagination et la croyance relèvent de l'opinion ; la pensée discursive et l'intellection relèvent du domaine intelligible, celui des Idées.

Le Ménon pose une question décisive : si une opinion vraie guide aussi bien l'action qu'une science, pourquoi la science vaudrait-elle davantage ? Socrate répond par l'image des statues de Dédale, qui s'enfuient si on ne les attache pas. Les opinions vraies sont précieuses mais instables ; elles deviennent science lorsqu'elles sont « liées » par un raisonnement qui en donne la cause. La différence entre croyance vraie et savoir tient donc à la justification.

Le Théétète examine directement la question « qu'est-ce que la science ? ». Trois définitions sont successivement éprouvées : la science comme sensation, comme opinion vraie, puis comme opinion vraie accompagnée d'une explication (logos). Aucune n'est retenue, et le dialogue s'achève sans conclusion. C'est pourtant de la troisième que la tradition a tiré la définition classique du savoir comme croyance vraie justifiée — celle que le problème de Gettier mettra en cause en 1963.

Épistémè, technè et démonstration chez Aristote

Aristote donne à l'épistémè une définition technique dans les Seconds Analytiques. Nous savons une chose, au sens strict, lorsque nous connaissons sa cause, que nous savons que c'est bien sa cause, et que la chose ne peut pas être autrement. La science porte donc sur le nécessaire et l'universel ; elle prend la forme d'une démonstration, c'est-à-dire d'un syllogisme dont les prémisses sont vraies, premières, immédiates, plus connues que la conclusion et causes de celle-ci. Parce que toute démonstration ne peut remonter à l'infini, les principes eux-mêmes ne sont pas démontrés : ils sont saisis par l'intellect (noûs), au terme d'un processus qui part de la sensation et de l'expérience, comme l'explique le dernier chapitre de l'ouvrage.

Le livre VI de l'Éthique à Nicomaque situe l'épistémè parmi les dispositions par lesquelles l'âme atteint le vrai : la science, l'art (technè), la prudence (phronèsis), la sagesse (sophia) et l'intellect. La technè concerne la production et porte sur ce qui peut être autrement ; la phronèsis concerne l'action ; l'épistémè, elle, porte sur ce qui ne peut pas être autrement. On voit l'écart avec notre notion moderne de science, expérimentale, révisable et étroitement liée à la technique.

L'épistémè selon Foucault

Dans Les Mots et les choses. Une archéologie des sciences humaines (1966), Michel Foucault ne parle plus de la science en général, mais de ce qui, à une époque donnée, définit les conditions de possibilité de tout savoir. L'épistémè est cette configuration sous-jacente : un ordre qui détermine ce qu'on peut voir, dire et tenir pour vrai, et qui reste largement inaperçu de ceux qui pensent en elle. Foucault parle à ce propos d'a priori historique : un a priori, puisqu'il conditionne l'expérience du savoir, mais historique, puisqu'il naît, se transforme et disparaît — à la différence des formes a priori de Kant.

La méthode est nommée archéologie. Au lieu de raconter le progrès des idées ou les influences entre auteurs, elle met au jour, sous des disciplines apparemment sans rapport, des règles de formation communes. Foucault compare ainsi trois domaines, sur trois périodes : le langage, le vivant et les richesses.

Renaissance

Jusqu'à la fin du XVIe siècle, le savoir est organisé par la ressemblance. Convenance, émulation, analogie et sympathie relient les choses entre elles ; connaître, c'est déchiffrer les signatures que le monde porte, et les mots appartiennent au même tissu que les choses. Le commentaire et l'érudition sont les formes privilégiées du savoir.

Âge classique

Aux XVIIe et XVIIIe siècles, la ressemblance cède la place à la représentation et à l'ordre. Le savoir consiste à analyser, comparer, classer dans un tableau : c'est le temps de la grammaire générale, de l'histoire naturelle et de l'analyse des richesses. Foucault voit dans Don Quichotte l'emblème de la rupture avec la Renaissance, et dans Les Ménines de Velázquez, commentées au premier chapitre, la figure de la représentation classique.

Modernité

Au tournant des XVIIIe et XIXe siècles, l'ordre du tableau se défait au profit de l'histoire et de la profondeur : la philologie, la biologie et l'économie politique remplacent les savoirs classiques, en cherchant les lois internes du langage, de l'organisation vivante et du travail. C'est dans cette configuration qu'apparaît « l'homme » comme objet de savoir et sujet connaissant à la fois — d'où les sciences humaines. La conclusion célèbre du livre présente l'homme comme une invention récente, susceptible de s'effacer si cette disposition du savoir venait à changer.

De l'épistémè à l'archive (1969)

Les Mots et les choses a suscité de vives critiques : les épistémès semblaient trop monolithiques, les passages de l'une à l'autre inexpliqués, et l'on a reproché à Foucault une forme de structuralisme qu'il a toujours récusée. L'Archéologie du savoir (1969) en tire les leçons. Le livre reformule la méthode autour des notions d'énoncé, de formation discursive et d'archive, et redéfinit l'épistémè de façon plus modeste : non plus une vision du monde ou une forme de rationalité commune à toute une époque, mais l'ensemble des relations qui peuvent unir, à un moment donné, les pratiques discursives donnant lieu à des figures épistémologiques et à des sciences. Le terme devient ensuite plus rare dans l'œuvre, où les analyses du pouvoir et la notion de dispositif prennent le relais.

Épistémè, paradigme et rupture

On rapproche souvent l'épistémè foucaldienne du paradigme de Kuhn, publié quatre ans plus tôt. Les deux notions partagent une idée : le savoir est organisé par des cadres historiques qui délimitent ce qui est pensable, et ces cadres se succèdent de manière discontinue. Les différences sont pourtant nettes.

  • Extension. Le paradigme est propre à une discipline et à une communauté scientifique ; l'épistémè traverse tous les savoirs d'une époque, y compris des domaines qui ne sont pas des sciences au sens strict.
  • Conscience des acteurs. Le paradigme est appris, transmis par des manuels et des exemplaires ; l'épistémè agit en deçà de la conscience des savants.
  • Dynamique. Kuhn décrit un cycle — science normale, anomalie, crise, révolution ; Foucault constate des mutations sans proposer de mécanisme général de transition.
  • Objet. Kuhn s'intéresse surtout aux sciences de la nature mûres ; Foucault, aux savoirs qui précèdent et rendent possibles les sciences humaines.

Le rapprochement avec Bachelard et Canguilhem est plus direct, car Foucault s'inscrit dans la tradition française de l'épistémologie historique, attentive aux discontinuités. Mais la rupture épistémologique bachelardienne sépare une science constituée de son passé préscientifique, qu'elle juge du point de vue de la vérité présente ; l'archéologie foucaldienne refuse ce jugement récurrent et traite chaque épistémè sans la mesurer à la nôtre. C'est l'une des raisons pour lesquelles on lui a reproché un relativisme, reproche qu'il faut discuter plutôt que présupposer.

Questions fréquentes

Qu'est-ce que l'épistémè chez Foucault ?

Chez Foucault, l'épistémè est la configuration de savoir propre à une époque : l'ensemble des règles implicites qui déterminent ce qui peut être connu, dit et tenu pour vrai. Il en distingue trois dans Les Mots et les choses (1966) : Renaissance (ressemblance), âge classique (représentation et tableau), modernité (histoire, apparition de l'homme comme objet des sciences humaines).

Quelle différence entre doxa et épistémè ?

Chez Platon, la doxa est l'opinion : elle porte sur le sensible, peut être vraie ou fausse et reste instable. L'épistémè est la science : elle porte sur l'intelligible, est fondée sur des raisons et ne se laisse pas ébranler par la persuasion. Le Ménon montre qu'une opinion vraie devient savoir lorsqu'elle est « attachée » par un raisonnement causal.

Quelle différence entre épistémè et technè ?

Pour Aristote, l'épistémè est la connaissance démonstrative de ce qui est nécessaire et ne peut être autrement. La technè est un savoir-faire orienté vers la production, qui porte sur ce qui peut être autrement. Toutes deux sont des dispositions rationnelles, mais l'une vise à connaître, l'autre à fabriquer.

Qu'est-ce que l'a priori historique ?

L'expression désigne, chez Foucault, les conditions de possibilité du savoir propres à une époque. Comme l'a priori kantien, il précède et organise l'expérience ; mais, contrairement à lui, il n'est pas universel : il apparaît et disparaît dans l'histoire. L'épistémè est la forme que prend cet a priori dans Les Mots et les choses.

Épistémè et paradigme, est-ce la même chose ?

Non. Le paradigme de Kuhn concerne une discipline scientifique et une communauté qui l'apprend consciemment ; l'épistémè de Foucault traverse tous les savoirs d'une époque et opère à l'insu des savants. Les deux notions partagent toutefois l'idée de cadres historiques discontinus qui délimitent le pensable.