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Épistémologie historique

L'épistémologie historique désigne la tradition spécifiquement française qui aborde la philosophie des sciences par l'histoire des concepts plutôt que par l'analyse logique des théories. Élaborée par Bachelard, prolongée par Canguilhem et Foucault, elle privilégie l'attention aux ruptures, aux discontinuités et aux obstacles plutôt que la reconstruction logique des systèmes scientifiques achevés.

Une tradition française

L'épistémologie historique se distingue par plusieurs traits qui en font une tradition reconnaissable : primauté de l'histoire des concepts sur l'histoire des théories ou des découvertes, attention aux discontinuités et aux ruptures de la pensée scientifique, refus du présentisme (juger les théories anciennes selon les modernes) et du finalisme (lire l'histoire vers son aboutissement actuel), articulation étroite entre exigence philosophique et rigueur philologique sur les textes scientifiques.

Cette tradition s'inscrit dans une histoire institutionnelle française : Institut d'histoire des sciences et techniques (fondé en 1932 par Abel Rey), chaire d'histoire et philosophie des sciences à la Sorbonne occupée successivement par Bachelard (1940–1954), Canguilhem (1955–1971), puis par leurs continuateurs. L'IHPST (Institut d'histoire et de philosophie des sciences et des techniques) prolonge aujourd'hui ces engagements.

Antécédents

Plusieurs auteurs préparent l'élaboration bachelardienne. Auguste Comte articule, dans le Cours de philosophie positive (1830–1842), une histoire des sciences inséparable de leur philosophie. Antoine-Augustin Cournot (Traité de l'enchaînement des idées fondamentales dans les sciences et dans l'histoire, 1861) propose une analyse des concepts scientifiques attentive aux probabilités et au hasard.

Léon Brunschvicg, dans Les Étapes de la philosophie mathématique (1912) et L'Expérience humaine et la causalité physique (1922), développe un rationalisme historique de l'esprit qui se forme dans son progrès. Pierre Duhem (La Théorie physique : son objet, sa structure, 1906 ; Le Système du monde, dix volumes, à partir de 1913) combine analyse philosophique de la physique et érudition historique sur la pensée médiévale et classique. Ces auteurs préparent, par leurs voies propres, l'épistémologie historique au sens strict.

La triade fondatrice

Bachelard (1884–1962) en pose les concepts cardinaux. La rupture épistémologique sépare la connaissance scientifique de la connaissance commune et de la science antérieure ; les obstacles épistémologiques sont les figures, intérieures à la pensée, qui résistent à cette rupture. La philosophie du non articule le mouvement de négation par lequel la science nouvelle s'arrache à ses propres présupposés. Le rationalisme appliqué récuse l'idée d'une raison pré-formée qui s'appliquerait au phénomène : la raison se construit dans son application.

Canguilhem (1904–1995) prolonge le geste bachelardien aux sciences du vivant, qu'il aborde par le double versant de la philosophie et de la médecine. Le Normal et le pathologique (1943/1966) reformule la norme biologique. La Connaissance de la vie (1952), La Formation du concept de réflexe aux xviie et xviiie siècles (1955), Idéologie et rationalité dans l'histoire des sciences de la vie (1977) déploient l'histoire conceptuelle dans les sciences biologiques. La méthode infléchit la rupture bachelardienne : les concepts du vivant se transforment plus qu'ils ne rompent.

Foucault (1926–1984) étend la démarche aux sciences humaines. Naissance de la clinique (1963), Les Mots et les choses (1966), L'Archéologie du savoir (1969) forgent la notion d'épistémè — configuration historique du savoir d'une époque — et la méthode archéologique. La rupture s'élargit : ce ne sont plus seulement des concepts qui rompent, mais des configurations entières du dicible et du pensable.

Continuateurs

L'épistémologie historique s'est diversifiée chez plusieurs successeurs. François Dagognet, élève de Canguilhem, a poursuivi l'analyse conceptuelle des sciences du vivant et de la médecine. Jean-Toussaint Desanti, sur les mathématiques. Jean Gayon (sciences de l'évolution), Jean-Jacques Salomon (technique), Anne Fagot-Largeault (médecine, métaphysique des sciences) ont prolongé la tradition, parfois en dialogue avec la philosophy of science anglo-saxonne. Jean-François Braunstein a contribué à la re-lecture historiographique de Bachelard et Canguilhem.

Différence avec la HPS anglo-saxonne

La history and philosophy of science (HPS) anglo-saxonne articule, comme l'épistémologie historique, philosophie et histoire des sciences. Les démarches divergent pourtant. La HPS, héritière du néopositivisme et de Kuhn, traite l'histoire comme matériau pour des thèses philosophiques générales (sur la confirmation, la rationalité scientifique, l'incommensurabilité). L'épistémologie historique, plus francophone, se concentre sur la formation et la transformation de concepts précis, sans chercher des thèses générales d'allure logique.

Cette divergence n'est pas exclusive. Les deux traditions échangent davantage qu'autrefois ; la philosophie historique des sciences pratiquée à Pittsburgh ou à Cambridge entretient des affinités avec l'épistémologie historique française. Les barrières linguistiques s'érodent, mais les habitudes méthodologiques persistent.

Postérité

La tradition reste vivante en France et trouve, depuis vingt ans, un écho international croissant. Hacking en a tiré une ontologie historique. Lorraine Daston et Peter Galison (Objectivity, 2007) en ont prolongé certaines analyses pour l'historiographie de la pratique scientifique. Voir aussi philosophie des sciences pour la place plus large de la discipline.