Canguilhem
Georges Canguilhem (1904–1995), médecin et philosophe, prolonge l'épistémologie historique bachelardienne en l'appliquant aux sciences du vivant. Le Normal et le pathologique (thèse de médecine, 1943, complétée en 1966) propose une redéfinition philosophique de la norme : le pathologique n'est pas une variation quantitative du normal, il est l'institution d'une autre norme. Successeur de Bachelard à la Sorbonne, il forme une génération entière, dont Foucault.
Repères biographiques
Né à Castelnaudary, dans une famille d'artisans tailleurs, Canguilhem entre à l'École normale supérieure en 1924, dans une promotion qui compte Sartre, Aron, Nizan. Reçu à l'agrégation de philosophie en 1927, il enseigne au lycée à Charleville, Albi, Béziers, Toulouse. Engagé dans la Résistance, il abandonne, par exigence morale, son nom de plume (« Bertrand Lafont ») et reprend des études de médecine — non pour exercer mais pour fonder en science sa pensée du vivant. Il soutient en 1943, à Strasbourg replié à Clermont-Ferrand, un Essai sur quelques problèmes concernant le normal et le pathologique qu'il complétera en 1966.
Inspecteur général de l'instruction publique de 1948 à 1955, il succède à Bachelard à la chaire d'histoire et philosophie des sciences à la Sorbonne en 1955, avec une thèse de doctorat : La Formation du concept de réflexe aux xviie et xviiie siècles. Il dirige l'Institut d'histoire des sciences et techniques jusqu'en 1971. Il préside notamment le jury de thèse de Foucault (Histoire de la folie, 1961) et soutient ses premiers travaux.
Œuvres principales
Essai sur quelques problèmes concernant le normal et le pathologique (1943), repris et augmenté de Nouvelles réflexions concernant le normal et le pathologique en 1966 sous le titre Le Normal et le pathologique. La Connaissance de la vie (1952), recueil d'études décisives sur l'expérimentation, la cellule, le concept de milieu, le rapport machine-organisme. La Formation du concept de réflexe aux xviie et xviiie siècles (1955), thèse principale. Études d'histoire et de philosophie des sciences (1968) et Idéologie et rationalité dans l'histoire des sciences de la vie (1977) rassemblent des articles décisifs.
Le normal et le pathologique
L'œuvre la plus connue conteste une thèse longtemps dominante en médecine, celle de Claude Bernard et de la médecine quantitative : le pathologique serait une variation quantitative du normal — un excès, un défaut, un dérèglement de paramètres physiologiques. Canguilhem objecte que le pathologique n'est pas une déviation chiffrable mais l'institution d'une nouvelle norme de vie, qualitativement différente. Le malade n'est pas un homme normal en quantité moindre ; il vit autrement.
De cette analyse découle une définition originale de la santé : non l'absence de maladie ni la conformité à une moyenne statistique, mais la capacité à instaurer de nouvelles normes face aux variations du milieu. Le concept de normativité vitale — la vie comme activité normative, c'est-à-dire posant ses propres normes — devient central.
Histoire conceptuelle des sciences du vivant
L'histoire des sciences canguilhémienne est conceptuelle, non doctrinale. Elle suit la formation, la transformation, les ruptures d'un concept (réflexe, milieu, régulation, cellule, hérédité) à travers les théories successives qui s'en emparent. Cette méthode, héritée de Bachelard, exige une lecture précise des textes scientifiques anciens : il ne s'agit ni de rétroprojection (juger les anciens à l'aune des modernes) ni d'érudition pour elle-même.
Le concept de réflexe — qui semble si moderne — naît, montre Canguilhem, dans un cadre théologique chez Willis (xviie), passe par Astruc, Whytt, Prochaska, avant sa formulation moderne par Marshall Hall (xixe). L'histoire n'est pas linéaire mais faite de réorganisations successives, où chaque génération hérite et transforme.
La connaissance de la vie
Le recueil La Connaissance de la vie (1952) traite de questions transversales : l'expérimentation en biologie, la cellule comme concept et comme objet, l'aspect technique du vivant, le concept de milieu, les rapports entre la machine et l'organisme. La biologie ne se réduit pas à la chimie : les concepts qui la spécifient (régulation, fonction, comportement) ne se laissent pas traduire intégralement dans le langage des sciences plus simples. Cette position antiréductionniste prudente reste un repère pour la philosophie de la biologie contemporaine (voir épistémologie de la biologie).
Idéologie et rationalité
Idéologie et rationalité dans l'histoire des sciences de la vie (1977) reprend, dans une langue assouplie par les travaux de Foucault, la question des conditions de scientificité. Canguilhem emploie la notion d'idéologie scientifique : discours qui mime la science sans en avoir la rigueur, mais dont le rôle peut être historiquement productif. La phrénologie au xixe siècle, le darwinisme social, certaines généalogies du concept d'évolution sont des cas. L'idéologie scientifique précède parfois la science qu'elle annonce.
Style et exigence
Canguilhem a la réputation d'une concision austère et d'une exigence philologique sévère envers les sources scientifiques. Il refuse la philosophie de la science qui généralise sans descendre aux textes, comme la pure histoire qui décrit sans dégager le travail conceptuel. Cette posture explique l'autorité durable de ses analyses : elles ne se substituent pas aux textes, elles obligent à les lire mieux.
Postérité
L'influence de Canguilhem est sensible chez Foucault, dont il a dirigé la thèse ; chez Althusser, qui s'inspire de l'histoire conceptuelle pour la lecture de Marx ; chez plusieurs générations d'historiens et de philosophes des sciences (Dagognet, Gayon, Braunstein). À l'étranger, sa reconnaissance — d'abord retardée par la barrière linguistique — passe en grande partie par la médiation foucaldienne et, plus récemment, par l'attention que la philosophie de la médecine analytique a portée à sa redéfinition de la norme.