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Penseur

Foucault

Michel Foucault (1926–1984) prolonge, dans le domaine des sciences humaines, l'épistémologie historique de Bachelard et Canguilhem. Il y forge un concept propre, l'épistémè, et une méthode, l'archéologie du savoir : étude des conditions historiques qui rendent possible, à une époque donnée, la production d'un certain ordre de discours.

Repères biographiques

Né à Poitiers dans une famille de médecins, Foucault entre à l'École normale supérieure en 1946, dans une promotion qui compte Bourdieu et Derrida. Élève de Hyppolite et d'Althusser, il passe l'agrégation de philosophie en 1951. Postes successifs à Uppsala, Varsovie, Hambourg, Clermont-Ferrand. Thèse soutenue en 1961, sous la direction de Canguilhem : Folie et déraison. Histoire de la folie à l'âge classique. Élu au Collège de France en 1970, sur une chaire d'histoire des systèmes de pensée qu'il occupe jusqu'à sa mort. Engagement politique multiforme dans les années 1970 (Groupe d'information sur les prisons, mobilisations diverses). Mort à Paris en 1984.

Œuvres principales

Pour l'épistémologie, trois livres décisifs. Naissance de la clinique (1963), sous-titré Une archéologie du regard médical, étudie la formation, à la fin du xviiie siècle, du regard clinique moderne. Les Mots et les choses (1966), sous-titré Une archéologie des sciences humaines, analyse les transformations de l'ordre du savoir entre la Renaissance et le xixe siècle. L'Archéologie du savoir (1969) est l'exposé méthodologique du programme.

Les œuvres ultérieures — Surveiller et punir (1975), La Volonté de savoir (1976) et les volumes suivants de l'Histoire de la sexualité (1984), les cours au Collège de France (publiés à partir de 1997) — déplacent l'analyse vers la question du pouvoir et de la subjectivation. Elles ne relèvent plus directement de l'épistémologie au sens strict, mais articulent savoir et pouvoir d'une manière qui prolonge l'analyse archéologique.

L'épistémè

Le mot — emprunté au grec, sans confusion possible avec l'épistémè aristotélicienne (savoir démonstratif) — désigne, chez Foucault, la configuration d'une époque : l'ensemble des règles non explicitées qui définissent ce qui peut, à un moment donné, être pensé, dit, su comme vrai. L'épistémè n'est pas un paradigme au sens kuhnien (matrice d'une discipline) ni une Weltanschauung : c'est un a priori historique qui rend possible plusieurs disciplines à la fois et qui leur reste, en grande partie, inconscient.

Les Mots et les choses identifie trois épistémès successives en Occident. L'épistémè de la Renaissance est gouvernée par la ressemblance : les choses se signifient les unes les autres par jeu de correspondances. L'épistémè classique (xviie–xviiie) est gouvernée par la représentation : tableaux, taxinomies, ordres déployés sur une seule surface. L'épistémè moderne, à partir de la fin du xviiie, fait apparaître l'homme comme objet et sujet de connaissance : il fonde et limite désormais le savoir.

Méthode archéologique

L'archéologie, exposée dans le livre de 1969, n'est pas une métaphore vague mais une méthode précise. Elle ne traite ni de l'œuvre ni de l'auteur, ni des doctrines en succession, mais des énoncés tels qu'ils apparaissent à un moment donné, considérés dans leur dispersion et dans les règles qui les rendent possibles. L'unité d'analyse est la formation discursive : ensemble cohérent d'énoncés qui partagent les mêmes objets, les mêmes types d'énonciation, les mêmes concepts, les mêmes choix thématiques.

L'archéologie est antiprésentiste : elle refuse de juger les savoirs anciens à l'aune des modernes. Elle est aussi antifondationnaliste : elle ne cherche pas, derrière les énoncés, un sujet ou une visée qui leur donnerait sens. Cette double exigence place Foucault dans la lignée de l'épistémologie historique de Canguilhem, dont il revendique explicitement la filiation.

Naissance de la clinique

Le livre de 1963 met en œuvre la méthode sur un cas précis : la transformation, à la fin du xviiie siècle, du regard médical. Avant la médecine clinique moderne, la maladie était essentiellement classée selon des nosologies textuelles, où le corps n'était qu'un support secondaire. Avec Bichat et l'École de Paris s'opère un bouleversement : la lésion organique devient l'objet propre du regard médical, à condition d'être visible (par dissection post-mortem, par auscultation). Le savoir clinique repose sur une nouvelle articulation entre le visible, le dicible et le mort.

Les Mots et les choses

Le livre de 1966 est le plus ample. Trois sciences humaines naissantes — la philologie, la biologie, l'économie politique — sont étudiées dans la transition des xviiie–xixe. La grammaire générale du xviie devient philologie historique ; l'histoire naturelle devient biologie ; l'analyse des richesses devient économie politique. Cette transition n'est pas une succession de découvertes mais un déplacement de l'épistémè, où l'homme apparaît comme une figure récente, dont Foucault prédit, dans une formule fameuse, qu'elle pourrait s'effacer comme une trace dans le sable.

Savoir et pouvoir

Les œuvres ultérieures (Surveiller et punir, La Volonté de savoir) déplacent l'accent. Ce qui apparaît n'est plus seulement un ordre du savoir mais une articulation savoir/pouvoir : les disciplines qui produisent un type de savoir produisent aussi un type de sujet et de pouvoir sur les corps. Cette extension a parfois été lue comme un abandon du programme archéologique ; Foucault y voyait un déplacement, non une rupture.

Postérité

L'influence est mondiale et excède largement le champ de l'épistémologie. En philosophie des sciences, l'archéologie reste un repère pour l'histoire des sciences humaines (psychiatrie, médecine, sciences sociales). En histoire et en théorie politique, l'analytique du pouvoir a refondé toute une littérature. Voir épistémologie historique pour la postérité strictement épistémologique.