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Épistémologie des sciences sociales

L'épistémologie des sciences sociales examine les difficultés philosophiques propres aux disciplines qui prennent l'humain et la société pour objets : sociologie, économie, anthropologie, histoire, sciences politiques. Trois oppositions structurent les débats fondateurs : compréhension contre explication, individualisme contre holisme méthodologique, science et valeurs.

Compréhension et explication

Wilhelm Dilthey, à la fin du xixe siècle, distingue les sciences de la nature (Naturwissenschaften), qui expliquent par lois causales, et les sciences de l'esprit (Geisteswissenschaften), qui comprennent les significations. La compréhension (Verstehen) est une saisie interne du sens — celui qu'un acteur donne à son action, celui qu'une œuvre porte dans une tradition. L'explication causale, importée des sciences de la nature, manquerait l'essentiel de l'objet humain.

Max Weber complexifie l'opposition. Sa sociologie compréhensive articule les deux moments : il faut comprendre le sens visé par les acteurs (verstehen) et établir les régularités causales qui en relient les conséquences. La distinction est de niveaux d'analyse plutôt que de domaines exclusifs. Cette voie hybride structure une part importante des sciences sociales.

Individualisme et holisme méthodologiques

L'individualisme méthodologique tient que les phénomènes sociaux doivent, en dernière instance, être expliqués à partir des actions et des interactions des individus. Weber en pose les bases (Économie et société, posthume 1922) : les concepts de la sociologie (État, classe, marché) sont des constructions tirées des actions individuelles. Hayek, von Mises et l'école autrichienne d'économie en font un principe méthodologique strict. En France, Raymond Boudon le défend (La Logique du social, 1979).

Le holisme méthodologique, à l'inverse, tient certains phénomènes sociaux pour irréductibles aux actions individuelles. Émile Durkheim (Les Règles de la méthode sociologique, 1895) pose le fait social comme objet propre de la sociologie : « les faits sociaux doivent être traités comme des choses », dotés d'une consistance et d'une force propres, antérieurs aux individus. Pierre Bourdieu adopte une position holiste tempérée par sa théorie des dispositions (habitus) qui articulent structure sociale et action individuelle.

Le débat n'oppose pas, en réalité, deux positions exclusives. Toute analyse sociologique combine des éléments des deux registres. La question est plutôt de savoir quel niveau d'analyse est explicativement premier dans tel domaine.

Positivisme en sciences sociales

Le programme positiviste, formulé par Comte et prolongé en sociologie par Durkheim, applique aux faits sociaux la méthode scientifique générale : observation, comparaison, recherche de lois, exclusion de la métaphysique. Le Suicide de Durkheim (1897) en est l'illustration canonique : étude statistique systématique mettant en évidence des régularités sociales (taux différenciés selon religion, statut familial, période) qu'aucune psychologie individuelle ne saurait expliquer.

Voir positivisme et néopositivisme pour la distinction entre les deux courants. Le néopositivisme du Cercle de Vienne, plus logique, a eu une influence moindre sur les sciences sociales effectives, qui ont gardé du positivisme comtien la prédilection pour les enquêtes empiriques structurées.

Question de la valeur

Les sciences sociales rencontrent la question des valeurs avec une intensité particulière. Weber, dans « L'objectivité de la connaissance dans les sciences et la politique sociales » (1904), pose le principe de Wertfreiheit (neutralité axiologique) : le chercheur doit distinguer ses jugements de valeur de ses analyses scientifiques. Cette exigence ne signifie pas que la science soit étrangère aux valeurs — le choix des sujets, des problématiques, des concepts est lui-même informé par des intérêts —, mais qu'elle ne tranche pas les questions normatives par les moyens scientifiques.

La position weberienne a été contestée. Les théories critiques (Horkheimer, Habermas) tiennent la séparation pour illusoire ; l'épistémologie féministe a montré que la prétention à la neutralité a souvent masqué des biais. Les positions nuancées contemporaines acceptent l'idée de valeurs constitutives de la pratique scientifique (Longino) sans abandonner l'exigence d'auto-critique.

Statut de l'économie

L'économie occupe une position particulière. Mathématisée comme aucune autre science sociale, elle prétend à un statut quasi physique ; ses objets — agents rationnels, marchés, équilibres — sont pourtant des constructions théoriques fortement idéalisées. Daniel Hausman (The Inexact and Separate Science of Economics, 1992), Nancy Cartwright, plus récemment Philippe Mongin et Mary Morgan ont travaillé l'épistémologie de l'économie. Les questions classiques (statut des modèles, rôle des hypothèses irréalistes, sous-détermination empirique) y prennent un tour spécifique.

Herméneutique

La tradition herméneutique offre une voie alternative aux approches naturalistes. Hans-Georg Gadamer (Vérité et méthode, 1960), Paul Ricœur articulent la compréhension à la dimension proprement linguistique et historique de l'objet humain. L'œuvre, l'action, l'institution sont à comprendre dans leur tradition d'effets, par un dialogue herméneutique qui n'est jamais clos. Cette voie a été plus présente dans la philosophie continentale que dans les sciences sociales empiriques.

L'archéologie foucaldienne

L'archéologie de Foucault (Les Mots et les choses, 1966) a profondément marqué l'épistémologie des sciences humaines. Loin de chercher à fonder ces disciplines sur des bases plus assurées, elle en analyse les conditions historiques de possibilité : pourquoi tel concept de l'homme, telle économie, telle linguistique apparaissent dans telle configuration épistémique. Voir épistémologie historique.