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Concept fondamental

Paradigme

Le paradigme désigne, dans le vocabulaire forgé par Thomas Kuhn dans The Structure of Scientific Revolutions (1962), l'ensemble des théories, méthodes, instruments et exemples canoniques qui organisent une discipline scientifique à un moment donné. Il fixe ce qui compte comme problème, comme solution, comme expérimentation valide. Son remplacement marque une révolution scientifique.

Origine du concept

Le mot paradigme existait avant Kuhn — étymologiquement, du grec paradeigma (modèle, exemple) — mais c'est lui qui en fait, avec The Structure of Scientific Revolutions, un concept central de la philosophie des sciences. Kuhn, physicien de formation, a écrit son livre dans le contexte de la history and philosophy of science américaine de l'après-guerre, en réaction à la conception cumulative et logiciste de la science héritée du néopositivisme.

Deux sens du mot

Margaret Masterman, dans « The Nature of a Paradigm » (1970), a relevé que Kuhn employait le mot dans une vingtaine de sens distincts. Dans la postface à la deuxième édition de Structure (1970), Kuhn lui-même reconnaît l'ambiguïté et ramène le terme à deux acceptions principales.

Au sens large — la matrice disciplinaire —, le paradigme englobe les généralisations symboliques (les lois et équations fondamentales), les engagements ontologiques sur les types d'entités à considérer, les valeurs partagées (cohérence, simplicité, fécondité prédictive), et les modèles d'explication acceptés. C'est ce qui fait l'unité d'une communauté scientifique.

Au sens étroit — l'exemplaire —, le paradigme désigne les solutions de problèmes concrets que les étudiants rencontrent dans leurs manuels et qui les forment à appliquer la théorie. C'est l'aspect que Kuhn jugeait, à terme, le plus original : la connaissance scientifique se transmet moins par règles explicites que par familiarité avec ces exemples.

Le cycle des révolutions

L'histoire des sciences, dans la lecture kuhnienne, ne progresse pas par accumulation continue de découvertes mais par cycles. Une discipline mature opère sous un paradigme stable : c'est la science normale, dont l'activité centrale est la résolution d'énigmes dont le paradigme garantit qu'elles ont des solutions. Cette phase est caractéristique, productive, et explicitement non révolutionnaire.

Des anomalies apparaissent — résultats expérimentaux que le paradigme peine à rendre. Tant qu'elles restent sporadiques, elles sont mises de côté. Lorsqu'elles s'accumulent ou touchent au cœur, s'installe une période de crise : les fondements sont mis en question, des paradigmes alternatifs apparaissent. La révolution est la transition vers un nouveau paradigme, qui n'est pas démontré mais adopté ; il commande à son tour une nouvelle science normale.

Kuhn donne pour exemples paradigmatiques (au sens ordinaire) la révolution copernicienne, la chimie de Lavoisier, la mécanique d'Einstein, la mécanique quantique. Chaque transition réorganise non seulement les théories mais le sens des concepts, la liste des problèmes pertinents, le statut des observations.

L'incommensurabilité

Deux paradigmes successifs sont, selon Kuhn, partiellement incommensurables : les concepts changent de signification (la masse newtonienne et la masse relativiste ne sont pas la même chose), les problèmes pertinents changent, les critères d'évaluation eux-mêmes peuvent évoluer. Aucun langage neutre ne permet de comparer pleinement les paradigmes terme à terme.

L'incommensurabilité a été lue, à tort selon Kuhn, comme un irrationalisme : si les paradigmes sont incommensurables, comment juger qu'un changement est un progrès ? Kuhn a passé une partie de sa carrière à préciser que l'incommensurabilité n'est ni intraduisibilité totale, ni absence de critères communs, mais une difficulté locale et négociable. Les charges de relativisme demeurent l'objet du débat sur sa réception.

Réception et critiques

La réception de Structure a été immédiate et durable. Popper et Lakatos y ont vu une concession à l'irrationalisme — la science normale, comme refus de la falsification, leur paraissait un trait à corriger plutôt qu'à décrire. Lakatos, dans The Methodology of Scientific Research Programmes (1970), propose une alternative articulant exigence rationnelle et historicité.

D'autres critiques ont porté sur la précision conceptuelle (Masterman) et sur la généralité du modèle : le schéma kuhnien convient peut-être à la physique mathématisée, moins aux sciences du vivant ou aux sciences sociales, où la pluralité des paradigmes coexistants est plus la règle que l'exception.

Paradigme et rupture

Le paradigme kuhnien ne doit pas être confondu avec la rupture épistémologique bachelardienne, bien que les deux concepts se rencontrent sur la question de la discontinuité. La rupture, chez Bachelard, sépare la connaissance commune et la connaissance scientifique au sein d'un même esprit ; le paradigme, chez Kuhn, sépare deux états historiques d'une discipline. Les deux traditions — française et anglo-saxonne — ne se sont guère croisées sur ce point, et les rapprochements abusifs sont à éviter.