Falsifiabilité
La falsifiabilité est le critère, posé par Karl Popper dans Logik der Forschung (1934), permettant de distinguer les énoncés scientifiques des énoncés non scientifiques : un énoncé est scientifique s'il est en principe réfutable par l'expérience. Popper substitue ainsi à la recherche d'une confirmation positive — qu'il juge logiquement impossible pour les énoncés universels — l'épreuve asymétrique de la réfutation.
Le contexte du critère
Popper formule la falsifiabilité contre une cible immédiate : le critère vérificationniste de signification du Cercle de Vienne, selon lequel un énoncé n'a de sens que s'il peut être empiriquement vérifié. Popper relève que ce critère est intenable : les énoncés universels (« tous les corbeaux sont noirs ») ne peuvent jamais être vérifiés, puisqu'aucun nombre fini d'observations n'épuise leur portée. Ils sont en revanche réfutables : un seul corbeau non noir suffit.
L'asymétrie est purement logique. Elle découle de la forme des énoncés universels (∀x Fx) et de la règle du modus tollens : si une théorie implique une conséquence observationnelle, et que cette conséquence est démentie, la théorie est démentie. Aucune accumulation d'observations favorables ne procure d'avantage symétrique.
Le critère et ses applications
Sur cette base, Popper trace la ligne de démarcation. Une théorie est scientifique si elle interdit quelque chose : si elle prédit, et si une observation pourrait, en principe, la mettre en défaut. Les théories qui s'accommodent de tout ce qui pourrait advenir — qui ré-interprètent toute apparente réfutation comme confirmation — sortent du domaine scientifique.
Popper applique le critère à deux exemples qu'il considère comme paradigmatiques. La théorie de la relativité d'Einstein, qui prédisait en 1916 la déviation de la lumière par le champ gravitationnel solaire (confirmée par Eddington en 1919), est exemplairement scientifique : elle prenait un risque empirique. La psychanalyse freudienne et le marxisme historique, à l'inverse, lui apparaissent comme assimilant systématiquement les contre-exemples (toute objection devient symptôme ou fausse conscience). Ils ne franchissent pas, à ce titre, le seuil de la scientificité.
Conséquences méthodologiques
La falsifiabilité commande une méthode. Le scientifique ne doit pas chercher à confirmer ses hypothèses mais à les soumettre à des tests sévères. Plus une théorie interdit, plus elle est improbable (au sens logique) et plus elle est intéressante : les théories audacieuses sont préférables aux théories prudentes, parce qu'elles s'exposent davantage. La science progresse par conjectures et réfutations, selon le titre du recueil de 1963.
L'induction, dans cette perspective, n'a aucun rôle : la science ne tire pas ses lois de l'observation accumulée, elle propose des hypothèses et les éprouve. Le problème de l'induction humien est dissous, à condition d'accepter la radicalité de la position.
Les critiques
La thèse de Duhem-Quine oppose à la falsifiabilité une difficulté logique sérieuse. Aucune hypothèse théorique n'est testée isolément : c'est toujours un système d'hypothèses, conjointes à des hypothèses auxiliaires sur les instruments, les conditions, les théories sous-jacentes, qu'on confronte à l'expérience. En cas d'échec prédictif, on peut toujours sauver l'hypothèse principale en révisant l'une des auxiliaires. La réfutation n'est jamais sans appel.
Thomas Kuhn, dans The Structure of Scientific Revolutions (1962), montre que la science effective ne falsifie pas. La science normale traite les anomalies par ajustements internes plutôt que par abandon du paradigme ; ce n'est qu'en période de crise que la falsification — non d'une hypothèse mais d'un paradigme entier — devient envisageable.
Imre Lakatos, dans The Methodology of Scientific Research Programmes (1970), tente une synthèse : il distingue un noyau dur protégé de la réfutation par des hypothèses auxiliaires constituant une ceinture protectrice. Un programme de recherche est progressif si ses ajustements génèrent de nouvelles prédictions confirmées, dégénératif s'ils ne servent qu'à éviter la falsification (hypothèses ad hoc). Lakatos sauve ainsi l'esprit de Popper en abandonnant la lettre.
Postérité
La falsifiabilité reste, dans la formation des chercheurs et le discours sur la science, l'idéal méthodologique le plus largement invoqué. La discussion philosophique a en grande partie quitté le critère poppérien, mais le débat sur la démarcation entre science et pseudoscience continue de mobiliser ses ressources. Larry Laudan, dans « The Demise of the Demarcation Problem » (1983), va jusqu'à soutenir qu'aucun critère général de démarcation n'est tenable ; la position majoritaire, plus modérée, accepte une pluralité de marqueurs contextuels.