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Problème classique

Le problème de l'induction

Le problème de l'induction, formulé par David Hume dans la section iv de l'Enquiry concerning Human Understanding (1748), se résume en un argument sec : aucun raisonnement, démonstratif ou probable, ne justifie l'inférence inductive — celle qui conclut, du déjà observé, au non observé. Près de trois siècles plus tard, le problème reste ouvert et continue d'être discuté dans des termes voisins de ceux que Hume lui avait donnés.

L'argument humien

L'argument se développe en deux temps. Toute inférence inductive — du soleil s'étant levé tous les jours observés, conclure qu'il se lèvera demain — suppose, implicitement, que la nature est uniforme : que les régularités déjà constatées se maintiendront dans les cas non observés. Cette supposition est-elle justifiable ?

Première branche : la justification ne peut pas être démonstrative. Le contraire de l'uniformité de la nature est concevable sans contradiction — qu'un soleil cesse de se lever ne contredit aucune vérité de raison. La supposition n'est donc pas une vérité nécessaire, et aucun raisonnement déductif ne saurait l'établir.

Seconde branche : la justification ne peut pas non plus être empirique ou probable. Un tel raisonnement serait de la forme : « la nature a été uniforme jusqu'ici, donc elle restera uniforme ». Mais cet argument est lui-même inductif : il généralise du passé à l'avenir. L'utiliser pour justifier l'induction, c'est supposer ce qu'on cherche à établir. La justification est circulaire.

Conclusion : l'inférence inductive n'a pas de fondement rationnel. Elle relève d'une habitude de l'esprit, formée par la répétition d'expériences voisines. La nature impose des croyances que la raison ne saurait justifier.

Réponse kantienne

Kant, qui reconnaît dans la préface des Prolégomènes (1783) avoir été « réveillé de son sommeil dogmatique » par la lecture de Hume, propose dans la Critique de la raison pure (1781) une réponse globale. La causalité — donc la possibilité de l'inférence inductive — n'est pas tirée de l'observation des successions régulières. Elle est une catégorie a priori de l'entendement, qui structure d'avance toute expérience possible. Nous ne pouvons percevoir d'objet sans le ranger sous des relations causales ; la régularité n'est pas constatée, elle est imposée.

La réponse a un coût considérable : l'idéalisme transcendantal. La causalité ne porte pas sur les choses en soi mais sur les phénomènes — ce qui peut être pour nous objet. Cette concession, jugée trop forte par les empiristes, a limité la réception kantienne. Mais elle a posé le cadre dans lequel la question allait être discutée pour un siècle au moins.

Réponse pragmatique de Reichenbach

Hans Reichenbach, dans Experience and Prediction (1938), propose une justification pragmatique. L'argument est le suivant : si une méthode quelconque permet de prédire l'avenir, c'est nécessairement l'induction (ou une méthode équivalente). On ne peut donc rien perdre, et on peut potentiellement tout gagner, à utiliser l'induction. La justification est défensive plutôt que positive : on ne montre pas que l'induction marche, on montre que rien d'autre ne pourrait marcher.

L'argument est ingénieux mais limité. Il justifie l'usage de l'induction dans une perspective de pari, sans rien établir sur la fiabilité effective. Wesley Salmon (The Foundations of Scientific Inference, 1967) a donné à cette stratégie ses formulations les plus rigoureuses.

Le rejet poppérien

Popper, dans Logik der Forschung (1934), refuse l'induction sans appel. Il accepte l'argument humien dans son intégralité : l'induction est philosophiquement injustifiable. Il en tire une conclusion radicale : la science ne procède pas par induction. Elle propose des conjectures audacieuses et les soumet à des tests potentiellement réfutants. La falsifiabilité remplace la confirmation comme idéal méthodologique.

La position popperienne est elle-même contestée. Comment justifier une préférence pour les théories non encore réfutées si l'on rejette toute idée d'inférence inductive ? La corroboration popperienne — survie aux tests — semble bien fonctionner, en pratique, comme une induction déguisée. La controverse persiste.

Le nouveau problème de Goodman

Nelson Goodman, dans Fact, Fiction, and Forecast (1954), montre que la difficulté est plus profonde que Hume ne l'avait formulée. Soit le prédicat vleu (en anglais grue), défini comme suit : « un objet est vleu s'il est observé avant un instant futur t et est vert, ou s'il est observé après t et est bleu ». Toutes les émeraudes observées jusqu'ici sont vertes ; elles sont aussi, par construction, vleues.

L'induction usuelle conclut que les émeraudes futures seront vertes. Une induction symétrique conclurait qu'elles seront vleues — donc bleues après t. Les deux inductions ont la même structure formelle. Pourquoi préfère-t-on la première ?

Le nouveau problème est celui des prédicats projetables : pourquoi certains prédicats supportent l'induction et d'autres non ? La réponse goodmanienne fait intervenir l'usage social et historique des prédicats (entrenchment) : « vert » est ancré dans nos pratiques, « vleu » ne l'est pas. La réponse déplace le problème vers la sociologie du langage ; elle ne le dissout pas.

Le bayésianisme

Le bayésianisme représente la croyance par un degré, formellement une probabilité subjective, mise à jour par conditionnalisation à mesure que l'évidence s'accumule. Il propose ainsi une représentation cohérente de l'apprentissage par l'expérience. Le problème devient celui des probabilités a priori : comment les fixer ? Plusieurs voies (principe d'indifférence, échangeabilité de De Finetti, calibration) coexistent sans consensus. Le bayésianisme déplace le problème humien plutôt qu'il ne le résout : la justification de l'induction se reporte sur celle des distributions a priori.

Postérité

Le problème articule directement plusieurs thèmes de l'épistémologie : l'induction elle-même comme inférence, la falsifiabilité comme alternative, le statut empiriste du savoir empirique, la justification dans son ensemble. Il commande, en pratique, la philosophie des sciences expérimentales et reste un point de passage de tout cursus de licence en philosophie.