Empirisme
L'empirisme tient pour thèse fondatrice que toute connaissance dérive de l'expérience sensible. Aucune idée n'est innée : l'esprit naît tabula rasa, marqué seulement par ce que les sens lui livrent. Cette thèse, élaborée systématiquement par Locke, Berkeley et Hume, s'oppose au rationalisme continental et reste, sous des formes transformées, l'arrière-plan de l'épistémologie analytique contemporaine.
La thèse centrale
L'empirisme conséquent soutient deux thèses solidaires. Une thèse génétique : toutes les idées de l'esprit dérivent, directement ou indirectement, des sensations. Une thèse épistémique : la justification de toute proposition empirique repose, en dernière instance, sur l'expérience sensible. Aucune connaissance synthétique n'est a priori — toute proposition substantielle suppose, pour être tenue pour vraie, un appui sur l'expérience.
Cette thèse est plus exigeante qu'elle ne paraît. Elle interdit les idées innées (Descartes, Leibniz), les vérités de raison pures (sauf à les vider de contenu factuel), les principes a priori des sciences. Elle ne dit pas qu'on peut tout vérifier directement : les empiristes admettent les inférences, à condition qu'elles partent d'expériences et y reviennent.
L'empirisme antique
L'Antiquité connaît plusieurs formes d'empirisme. Une école médicale empirique, à partir du iiie siècle av. J.-C. (Sérapion, Glaucias, Héraclide de Tarente), oppose l'observation des cas et l'expérience accumulée à la recherche dogmatique des causes cachées. Sextus Empiricus, médecin et philosophe sceptique du iie siècle, en porte témoignage dans ses ouvrages.
Le scepticisme pyrrhonien, sans coïncider avec l'empirisme, en partage une part : refus des prétentions dogmatiques, suspension du jugement sur les choses cachées, conduite par les apparences. Voir doute.
L'empirisme britannique
La tradition canonique commence avec John Locke. L'Essai sur l'entendement humain (1689) entreprend de montrer que toutes les idées dérivent, par sensation (idées des qualités externes) ou par réflexion (idées des opérations internes de l'esprit), de l'expérience. Les idées simples, indécomposables, fournissent le matériau dont les idées complexes (substances, modes, relations) sont des combinaisons. Locke maintient une distinction entre qualités premières (étendue, figure, mouvement : dans les choses) et qualités secondes (couleurs, sons, saveurs : produites en nous).
George Berkeley, dans les Trois Dialogues entre Hylas et Philonous (1713) et le Traité des principes de la connaissance humaine (1710), pousse plus loin : la distinction des qualités premières et secondes ne tient pas — toutes les qualités sont également idées en notre esprit. La matière, comme substance distincte des perceptions, n'a pas d'existence prouvable : esse est percipi (être, c'est être perçu). L'idéalisme berkeleyen n'est pas un irréalisme : les choses existent, mais comme idées dans des esprits — les nôtres et celui de Dieu, qui en garantit la stabilité.
David Hume tire toutes les conséquences de l'empirisme. Le Treatise of Human Nature (1739–1740) et l'Enquiry concerning Human Understanding (1748) ne laissent intactes ni la causalité (réduite à conjonction constante et habitude), ni la substance (introuvable hors du faisceau d'impressions), ni le moi (faisceau d'impressions sans substrat). La formulation du problème de l'induction achève la critique.
Le néo-empirisme
Le Cercle de Vienne revendique, dans le manifeste de 1929 et chez Carnap, Schlick, Neurath, une filiation empiriste. La thèse fondatrice est reformulée logiquement : tout énoncé doté de sens cognitif est, soit analytique (vrai en vertu de sa forme logique ou de la signification des termes), soit empiriquement vérifiable. Les énoncés métaphysiques, qui ne tombent dans aucune catégorie, sont déclarés sans signification.
Ce néo-empirisme s'effondre dans les années 1950 sous les coups de Quine (« Two Dogmas of Empiricism », 1951) qui en sape les deux dogmes — la distinction analytique/synthétique et le réductionnisme observationnel. Voir Quine.
Empirisme, positivisme, phénoménisme
Les voisinages sont à distinguer. L'empirisme est une thèse sur l'origine et la justification du savoir. Le positivisme, dans la lignée de Comte, est un programme philosophique et politique sur la classification des sciences et le refus de la métaphysique ; il est compatible avec l'empirisme sans s'y réduire. Le phénoménisme, qui réduit le réel aux phénomènes (Mach, le premier Carnap), est une variante radicale, philosophiquement coûteuse.
Difficultés
Trois difficultés classiques pèsent sur l'empirisme. Le statut des mathématiques : comment justifier des vérités qui paraissent indépendantes de l'expérience tout en étant non analytiques ? L'empiriste consequent doit, soit les ranger comme analytiques (Hume, Carnap initial), soit y voir des généralisations empiriques (Mill, position peu tenable), soit accepter l'embarras. Voir épistémologie des mathématiques.
Le statut des modalités (nécessité, possibilité) : aucune impression sensible n'est « nécessaire » comme telle. Hume traite cette difficulté en réduisant la nécessité à l'habitude ; les empiristes contemporains ont diversement développé la voie modale.
Le statut des universaux et des entités théoriques non observables (atomes, gènes, structures abstraites) : comment les justifier sur la seule base de l'expérience sensible ? Le débat réalisme/antiréalisme en tire toute son acuité.
Postérité contemporaine
Sous des formes transformées, l'empirisme reste un cadre dominant. L'empirisme constructif de Bas van Fraassen (The Scientific Image, 1980) en est la version la plus systématique en philosophie des sciences contemporaine : les théories scientifiques visent l'adéquation empirique, non la vérité littérale. La épistémologie sociale contemporaine, malgré ses élargissements, reste largement empiriste dans ses fondements.