Épistémologie.org
Penseur

Quine

Willard Van Orman Quine (1908–2000) refonde, avec « Two Dogmas of Empiricism » (1951) puis Word and Object (1960), l'épistémologie analytique en attaquant les présupposés du néopositivisme qui l'avait formé. La distinction analytique/synthétique tombe ; la confirmation devient holiste ; l'épistémologie elle-même, dans « Epistemology Naturalized » (1969), est invitée à devenir un chapitre de la psychologie empirique.

Repères biographiques

Né à Akron, Ohio, Quine fait ses études à Oberlin puis à Harvard, où il soutient en 1932 une thèse de logique sous Whitehead. Il passe l'année 1932–1933 en Europe, rencontre Carnap à Prague — entrevue décisive — et fréquente le Cercle de Vienne. De retour, il est élu Junior Fellow de la Society of Fellows de Harvard, où il enseignera ensuite jusqu'à sa retraite en 1978, puis comme professeur émérite jusqu'à sa mort. Carrière institutionnelle d'une remarquable continuité, qui contraste avec la radicalité des thèses.

Œuvres principales

Mathematical Logic (1940), manuel canonique. From a Logical Point of View (1953), recueil contenant « Two Dogmas of Empiricism » et « On What There Is ». Word and Object (1960), œuvre systématique. Set Theory and Its Logic (1963). Ontological Relativity and Other Essays (1969), où figure « Epistemology Naturalized ». The Web of Belief (avec Ullian, 1970), introduction. Pursuit of Truth (1990) et From Stimulus to Science (1995) sont les exposés tardifs.

Les deux dogmes

L'article « Two Dogmas of Empiricism » (Philosophical Review, 1951, repris dans From a Logical Point of View en 1953) est l'événement qui a fait Quine. Il identifie, dans l'empirisme tel qu'il a été reformulé par le Cercle de Vienne, deux dogmes intenables.

Le premier dogme est la distinction stricte entre énoncés analytiques (vrais en vertu de la signification, indépendamment des faits) et synthétiques (vrais en vertu des faits du monde). Quine montre qu'aucune définition de l'analyticité ne fonctionne sans circularité : elle suppose toujours une notion (synonymie, signification, règle sémantique) qui présuppose ce qu'on cherche à clarifier.

Le second dogme est le réductionnisme : l'idée que chaque énoncé empirique se laisse traduire en énoncés observationnels, ou au moins se rattache individuellement à un ensemble fini d'expériences possibles qui le confirmerait ou l'infirmerait. Quine objecte que ce n'est pas l'énoncé isolé qui affronte l'expérience, mais l'ensemble du savoir.

Holisme de la confirmation

De la chute du réductionnisme suit la thèse holiste. « Notre savoir ou nos croyances forment un tissu construit par l'homme qui ne touche à l'expérience qu'à ses bords » : l'image du champ de force, célèbre, présente le savoir comme un réseau dont les énoncés observationnels sont à la périphérie, les énoncés théoriques (lois physiques, mathématiques, logique) au centre. Une expérience récalcitrante peut être absorbée par révision en différents endroits du réseau : aucun énoncé n'est en principe immunisé contre la révision, aucun n'y est inéluctablement voué.

Cette position rejoint, sur un autre plan, la thèse de Duhem-Quine : aucune hypothèse n'est testée isolément. Mais Quine va plus loin que Duhem : ce n'est pas seulement la physique qui est holiste, c'est l'ensemble du savoir, mathématiques et logique comprises.

Indétermination de la traduction

Word and Object (1960) développe la thèse de l'indétermination de la traduction. À partir de l'expérience de pensée du « linguiste de jungle » qui doit traduire la langue d'une tribu inconnue à partir de l'observation des comportements verbaux, Quine soutient que plusieurs manuels de traduction incompatibles peuvent être empiriquement adéquats : il n'y a pas, dans les comportements observables, de quoi trancher. La signification, hors de la stimulation observationnelle, est sous-déterminée.

Cette thèse sape les notions sémantiques classiques (signification, synonymie, intention) et conduit Quine vers un comportementalisme linguistique sévère. La relativité ontologique en est un corollaire : ce sur quoi porte une théorie n'est défini que relativement à un schéma de traduction lui-même conventionnel.

Naturalisation de l'épistémologie

« Epistemology Naturalized » (1969, dans Ontological Relativity) tire la conséquence pour la théorie de la connaissance. Le projet cartésien et empiriste de fonder le savoir sur des bases certaines a échoué : aucune réduction des énoncés théoriques aux observations n'est possible. Plutôt que de poursuivre cette quête, l'épistémologue doit étudier comment, en fait, des organismes sensibles produisent du savoir à partir des stimulations qu'ils reçoivent. L'épistémologie devient un chapitre de la psychologie empirique.

Cette naturalisation a été lue, à juste titre, comme un changement de régime philosophique : la question normative (« qu'est-ce qu'une croyance justifiée ? ») cède le pas à la question descriptive (« comment formons-nous nos croyances ? »). Les épistémologues post-quiniens ont diversement reçu ce déplacement : certains l'embrassent (Goldman, en partie), d'autres tentent de préserver une dimension normative articulée à l'enquête empirique.

Postérité

L'influence de Quine sur la philosophie analytique de la seconde moitié du xxe siècle est considérable. Davidson, Putnam, Kripke, Goldman, Stich travaillent à partir de Quine, avec lui ou contre lui. La épistémologie sociale contemporaine prend comme l'un de ses points de départ la naturalisation quinienne. Hors de l'aire analytique, l'écho est plus faible — la tradition française continentale, occupée par la phénoménologie puis par l'épistémologie historique, a longtemps ignoré Quine.