Vérité
La vérité d'un énoncé désigne, selon les théories, sa correspondance avec la réalité, sa cohérence avec d'autres énoncés tenus pour vrais, son utilité dans l'enquête, ou n'est rien d'autre que ce qu'exprime déjà la simple affirmation de l'énoncé. Les quatre grandes positions — correspondance, cohérence, pragmatisme, déflationnisme — coexistent dans la philosophie contemporaine.
Théorie de la correspondance
La théorie de la correspondance soutient qu'une proposition est vraie si elle correspond à la manière dont les choses sont. Elle est aussi ancienne que la philosophie : Aristote, dans le livre Γ de la Métaphysique, écrit que dire de ce qui est qu'il est, ou de ce qui n'est pas qu'il n'est pas, c'est dire vrai. La formulation médiévale latine — veritas est adaequatio rei et intellectus (Thomas d'Aquin reprenant Avicenne) — fixe la formule canonique.
Bertrand Russell et G. E. Moore, au début du xxe siècle, redonnent à cette théorie sa forme contemporaine en l'opposant à l'idéalisme britannique. Russell parle de faits comme termes du rapport de correspondance. Reste à dire ce qu'est un fait et en quoi consiste cette correspondance — questions sur lesquelles la théorie a été abondamment critiquée.
Alfred Tarski, dans son article de 1933 sur les langages formalisés, propose une définition formelle compatible avec l'intuition de la correspondance. Sa convention T exige que toute théorie de la vérité satisfasse, pour tout énoncé p, l'équivalence : « p » est vrai si et seulement si p. Tarski montre qu'on ne peut définir la vérité d'un langage en ce langage sans paradoxe ; il faut un métalangage.
Théorie de la cohérence
La théorie cohérentiste tient qu'un énoncé est vrai s'il s'accorde sans contradiction avec un système d'énoncés tenus pour vrais. L'idéalisme britannique de la fin du xixe siècle (Bradley, Joachim) en a donné la formulation la plus radicale : la vérité d'un jugement n'est complète qu'au sein du tout des jugements vrais.
Le néopositivisme du Cercle de Vienne, sous l'impulsion de Neurath, a brièvement adopté une variante du cohérentisme pour les énoncés protocolaires. La position se heurte à une objection classique : rien n'empêche plusieurs systèmes incompatibles d'être chacun cohérents. Il faut donc compléter le critère, ou retomber sur autre chose.
Théories pragmatistes
Le pragmatisme ne propose pas une seule théorie de la vérité mais plusieurs, différentes selon les auteurs. Charles Sanders Peirce (« How to Make Our Ideas Clear », 1878) tient la vérité pour ce sur quoi convergerait à terme la communauté indéfinie des chercheurs. William James, dans Pragmatism (1907), formule des thèses voisines mais souvent plus voluntaristes : est vrai ce qui « marche » dans l'action — formule qui lui valut les critiques sévères de Russell.
John Dewey, dans Logic: The Theory of Inquiry (1938), parle d'assertibilité garantie (warranted assertibility) plutôt que de vérité, déplaçant l'analyse vers les conditions de l'enquête. Les trois fondateurs ne tiennent donc pas la même thèse, et il vaut mieux parler des théories pragmatistes au pluriel.
Le déflationnisme
Une quatrième famille de positions soutient qu'il n'y a, sur la vérité, rien de substantiel à dire. F. P. Ramsey, dans une note de 1927, suggère que « p est vrai » ne dit rien de plus que « p » : le prédicat de vérité serait redondant. La théorie de la redondance a été reprise sous différentes formes : théorie performative (Strawson), prosententielle (Grover, Camp, Belnap), minimaliste (Horwich, Truth, 1990).
Le déflationnisme est compatible avec une attitude réaliste sur le monde — il ne nie pas que les choses soient d'une certaine manière, seulement que « être vrai » ajoute quelque chose à l'affirmation. Quine, sans se réclamer du déflationnisme strict, en accepte l'essentiel via la notion de désguillemetage.
Théorie et critère de la vérité
Une distinction couramment négligée vaut d'être maintenue : la théorie de la vérité dit en quoi consiste la vérité ; le critère dit comment la reconnaître. La théorie de la correspondance dit que la vérité est correspondance, mais ne fournit pas de critère de reconnaissance. Inversement, la cohérence est souvent un critère utile — utilisable, par exemple, pour repérer une erreur — sans être pour autant la nature de la vérité.
Le paradoxe du menteur
L'énoncé « cet énoncé est faux » met en échec toute théorie naïve de la vérité : s'il est vrai, il est faux ; s'il est faux, il est vrai. Le paradoxe, attribué au mégarique Eubulide, contraint toute théorie sérieuse à imposer des restrictions. Tarski écarte les langages sémantiquement clos ; Saul Kripke, dans « Outline of a Theory of Truth » (Journal of Philosophy, 1975), propose une hiérarchie de niveaux sans recours à un métalangage extérieur.
Vérité et connaissance
La vérité est l'une des trois conditions de la définition tripartite de la connaissance. Les théories de la vérité et celles du savoir ont longtemps été traitées séparément ; les controverses contemporaines (épistémologie modale, contextualisme) tendent à les rapprocher. Le débat réalisme/antiréalisme en philosophie des sciences porte directement sur la vérité des théories scientifiques : y a-t-il sens à dire qu'elles sont vraies, ou seulement empiriquement adéquates ?