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Concept fondamental

Connaissance

La connaissance désigne, dans la tradition philosophique dominante, une croyance vraie et justifiée : trois conditions tenues pour conjointement nécessaires et suffisantes au savoir. Cette définition tripartite, ramenée par commodité à Platon, a structuré l'épistémologie analytique jusqu'à ce qu'Edmund Gettier, en 1963, en montre l'insuffisance.

Définition tripartite

Selon la définition tripartite, un sujet S sait que p si et seulement si trois conditions sont réunies : (1) p est vrai, (2) S croit que p, (3) S est justifié à croire que p. L'ordre des conditions n'est pas neutre : la croyance est l'attitude propositionnelle requise, la vérité garantit que cette attitude porte sur ce qui est, la justification distingue le savoir d'une croyance vraie obtenue par chance.

La formule « croyance vraie justifiée » (en anglais justified true belief, JTB) est moderne. On la rapporte couramment au passage du Théétète (201c–210d) où Socrate examine la définition du savoir comme « opinion vraie accompagnée de raison » (logos), définition qu'il finit pourtant par récuser. La filiation est donc indicative plutôt que stricte.

Trois sens du verbe savoir

Bertrand Russell, dans The Problems of Philosophy (1912), distingue trois usages du verbe : knowledge that (savoir propositionnel — savoir que la Terre tourne), knowledge how (savoir-faire — savoir nager) et knowledge by acquaintance (connaissance par accointance — connaître Paris). La définition tripartite ne s'applique strictement qu'au premier.

Le savoir-faire a fait l'objet d'un débat distinct : Gilbert Ryle, dans The Concept of Mind (1949), soutient son irréductibilité au savoir propositionnel ; Jason Stanley et Timothy Williamson, en 2001, défendent au contraire une réduction. La distinction reste opératoire dans la psychologie cognitive et la pédagogie.

Le coup porté par Gettier

En 1963, dans un article de trois pages publié dans la revue Analysis, Edmund Gettier construit deux contre-exemples qui satisfont les trois conditions sans pourtant constituer du savoir. Le schéma est le même : une croyance vraie, dûment justifiée, mais dont la vérité tient à un accident extérieur à la justification.

L'argument, dont les détails sont exposés sur la page consacrée au problème de Gettier, a immédiatement été reçu comme décisif. La définition classique demande à être complétée par une condition supplémentaire qui exclue ce type de chance épistémique.

Les reformulations contemporaines

Plusieurs stratégies coexistent depuis 1963. La plus directe ajoute une quatrième condition d'indéfaisabilité : une croyance n'est savoir que si sa justification ne pourrait être annulée par aucune vérité ignorée du sujet (Lehrer et Paxson, 1969). Cette voie se heurte à la difficulté de circonscrire les vérités pertinentes sans circularité.

Le fiabilisme, défendu par Alvin Goldman dans « A Causal Theory of Knowing » (1967) puis dans Epistemology and Cognition (1986), substitue à la justification la fiabilité du processus producteur de la croyance : une croyance est savoir si elle a été produite par un mécanisme cognitif fiable. Le déplacement d'une exigence interne (la justification réflexivement accessible) vers une condition externe (la fiabilité effective) marque la naissance du débat internalisme/externalisme.

La théorie du traçage de la vérité, exposée par Robert Nozick dans Philosophical Explanations (1981), formule deux contrefactuels : si p n'était pas vrai, S ne le croirait pas ; si p était vrai dans des circonstances voisines, S le croirait. Ces conditions excluent les cas Gettier mais soulèvent d'autres difficultés (échec de la clôture sous implication connue).

L'épistémologie des vertus (Sosa, Zagzebski) reformule encore le savoir comme croyance vraie produite par une vertu intellectuelle, c'est-à-dire une compétence stable du sujet. Cette voie réintroduit l'agent là où le fiabilisme l'avait évacué.

Connaissance, science, opinion

La distinction grecque entre épistémè (connaissance assurée et démontrée) et doxa (opinion) précède de loin la définition tripartite. Elle traverse les Seconds analytiques d'Aristote, où la connaissance scientifique est savoir des causes par démonstration, et reste sous-jacente aux distinctions modernes entre science et croyance ordinaire.

L'épistémologie au sens français — la philosophie des sciences — ne traite pas immédiatement la même question. Elle s'intéresse moins aux conditions générales du savoir individuel qu'à la structure des théories scientifiques, à leurs critères de validité et à leur histoire. Les deux acceptions, française et anglo-saxonne, désignent ainsi deux programmes complémentaires.

Le tournant social

Le savoir individuel ne s'acquiert que rarement par observation directe. La majeure partie de ce que chacun tient pour vrai provient du témoignage d'autrui : enseignants, manuels, médias, experts. L'épistémologie sociale, telle que la développe Alvin Goldman dans Knowledge in a Social World (1999), élargit l'analyse à la dimension collective des pratiques cognitives — division du travail intellectuel, désaccord entre experts, dynamique des opinions partagées. Quine avait préparé ce tournant en proposant, dans « Epistemology Naturalized » (1969), de traiter la théorie de la connaissance comme un chapitre de la psychologie empirique.