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Épistémologie sociale

L'épistémologie sociale, telle que la développe la philosophie analytique contemporaine, élargit l'analyse de la connaissance individuelle aux pratiques cognitives collectives. Elle traite du témoignage comme source de croyance, de la division du travail intellectuel, du désaccord entre experts, des dynamiques d'opinion. Elle est distincte du programme fort de la sociologie de la connaissance scientifique, dont les engagements philosophiques sont différents.

Pourquoi élargir l'épistémologie ?

L'épistémologie classique a longtemps pris le sujet connaissant comme isolé : comment S sait-il, quels procédés cognitifs garantissent ses croyances ? Cette focalisation laisse de côté un fait massif : l'essentiel de ce que chacun tient pour vrai a été acquis par témoignage — enseignants, manuels, experts, médias, voisins. Ce que je sais sur l'histoire ancienne, sur la composition de l'eau, sur l'existence de l'Australie, je le tiens d'autrui.

L'épistémologie sociale se donne pour tâche d'analyser ces pratiques. Alvin Goldman pose le programme dans Knowledge in a Social World (1999) : étudier les facteurs sociaux qui contribuent à la production et à la transmission de croyances vraies. La position est vériconducente : elle évalue les pratiques sociales par leur capacité à produire du savoir, en gardant la définition tripartite de la connaissance.

Le témoignage

Le débat classique sur le témoignage oppose deux positions. La position réductionniste, attribuée à Hume (Enquiry, section x sur les miracles), tient que la justification d'une croyance reçue par témoignage est réductible à des inférences inductives sur la fiabilité du témoin : j'accepte ce qu'on me dit parce que l'expérience m'a appris que les témoignages sont, en général, fiables. La position non-réductionniste, attribuée à Thomas Reid (Inquiry into the Human Mind, 1764), tient le témoignage pour une source autonome et originaire de connaissance, justifiée par défaut sauf preuve contraire.

C. A. J. Coady, dans Testimony: A Philosophical Study (1992), donne au débat sa forme contemporaine. Les arguments humiens sont reconstruits puis critiqués : aucun individu ne peut, en pratique, vérifier inductivement la fiabilité du témoignage avant d'y faire confiance — le langage lui-même est appris par témoignage. Une part de confiance par défaut paraît inéliminable. Jennifer Lackey (Learning from Words, 2008) propose des positions intermédiaires.

Désaccord entre experts

Comment doit-on réagir lorsqu'on apprend qu'un autre — semblable à soi en compétences et en accès aux données — soutient une croyance contraire à la sienne ? La vue conciliatrice (Adam Elga, David Christensen) tient que le désaccord justifie la révision : en présence d'un pair épistémique en désaccord, je devrais affaiblir ma confiance. La vue inflexible (Thomas Kelly) tient que je peux maintenir ma position si je dispose de raisons que mon contradicteur, malgré son désaccord, n'a pas su prendre en compte.

Le débat est philosophique mais a des implications pratiques (politique, médecine, climatologie). Le désaccord entre experts qualifiés sur des questions de fait ouvert au public soulève la question, pour le profane, du choix de l'expert à suivre : c'est, formellement, un problème de méta-expertise que la philosophie politique contemporaine traite de plus en plus.

Division du travail cognitif

Aucun individu ne peut, dans une société moderne, vérifier par lui-même les fondements de la majorité des croyances qu'il tient pour vraies. La division du travail cognitif distribue la production du savoir entre spécialistes : chacun maîtrise un domaine étroit et fait confiance, pour le reste, aux experts d'autres domaines. Cette division est efficace mais elle suppose une infrastructure sociale (institutions, accréditations, journaux) qui doit être analysée comme part intégrante de l'épistémologie collective.

Philip Kitcher, dans The Advancement of Science (1993) et Science, Truth, and Democracy (2001), articule cette division avec les exigences démocratiques : comment une société démocratique gouverne-t-elle la production scientifique, qui se déroule dans des cercles d'expertise auxquels la majorité des citoyens n'a pas un accès direct ? La question articule épistémologie, sociologie et philosophie politique.

Sagesse des foules et limites

Sous certaines conditions, l'agrégation des estimations indépendantes d'un grand nombre d'individus est plus précise que celle de chaque individu pris séparément (wisdom of the crowds). Le théorème du jury de Condorcet (1785) en donne une formulation classique. Mais les conditions sont strictes : indépendance des jugements, compétence individuelle supérieure au hasard, agrégation appropriée. Lorsqu'elles sont violées (corrélation entre individus, polarisation, désinformation), l'agrégation amplifie l'erreur plutôt qu'elle ne la corrige.

Cass Sunstein, dans plusieurs travaux, analyse la polarisation de groupe : les délibérations entre personnes partageant une orientation initiale tendent à les radicaliser. La sagesse des foules a ses pathologies ; l'épistémologie sociale doit en rendre compte autant que de leurs vertus.

Postérité et débats contemporains

L'épistémologie sociale est aujourd'hui l'un des domaines les plus actifs de l'épistémologie analytique. La désinformation, les théories du complot, la défiance envers les experts, la polarisation politique — phénomènes sociaux contemporains — y reçoivent des traitements philosophiques de plus en plus élaborés. Voir épistémologie féministe pour une approche voisine, articulée à la critique des biais de genre dans la production scientifique.