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Penseur

Hume

David Hume (1711–1776) porte l'empirisme britannique à son point de plus grande conséquence : si toute connaissance dérive de l'expérience, ni la causalité ni l'induction ne peuvent être justifiées rationnellement. Le Treatise (1739) puis l'Enquiry (1748) construisent une analyse de l'esprit dont le problème de l'induction reste, près de trois siècles plus tard, un foyer ouvert.

Repères biographiques

Né à Édimbourg dans une famille de petite gentry écossaise, David Hume étudie à l'université de la ville sans prendre de grade. Une crise intellectuelle l'écarte de la carrière juridique projetée pour ses parents. Il s'installe en France, à La Flèche — où enseignaient les jésuites qui avaient formé Descartes — et y rédige le Treatise of Human Nature, publié anonymement en 1739–1740. L'accueil est froid ; Hume parle d'un livre « mort-né ».

Il en reprend les thèses dans une langue plus accessible avec l'Enquiry concerning Human Understanding (1748). Bibliothécaire à la Faculté des avocats d'Édimbourg, il y compose son History of England (1754–1762), succès littéraire. Ami de Smith, correspondant de Rousseau (qu'il accueille à Londres en 1766, brouille rapide), proche d'Adam Ferguson, il meurt à Édimbourg en 1776. Les Dialogues concerning Natural Religion, paraissent à titre posthume en 1779.

Œuvres principales

Le Treatise of Human Nature (trois livres : « De l'entendement », « Des passions », « De la morale ») est l'œuvre systématique. L'Enquiry concerning Human Understanding (1748) reprend l'épistémologie du Livre I sous une forme remaniée — c'est elle qui passera à la postérité. An Enquiry concerning the Principles of Morals (1751) traite la philosophie morale. The Natural History of Religion (1757) et les Dialogues entreprennent la critique de la théologie naturelle.

Impressions et idées

L'analyse humienne de l'esprit commence par une distinction : les impressions (perceptions vives, présentes : sensations, passions, émotions) et les idées (copies affaiblies des impressions, accessibles à la mémoire et à l'imagination). Le principe de copie pose que toute idée simple est dérivée d'une impression simple correspondante. Ce critère, sévère, sert d'instrument critique : une prétendue idée à laquelle ne correspond aucune impression sensible doit être tenue pour suspecte.

Hume passe ainsi au crible les idées de substance, de moi, de causalité — et, dans les Dialogues, de Dieu. Aucune impression ne correspond à la connexion nécessaire qu'on attribue à la cause : on observe une succession régulière, jamais le lien qui obligerait l'effet à suivre.

La critique de la causalité

L'analyse de la cause est le morceau central. Lorsque je vois la boule de billard A frapper la boule B et que B se met en mouvement, je ne perçois pas de connexion nécessaire. J'observe contiguïté spatiale, succession temporelle, et conjonction constante : chaque fois qu'un A se présente, un B suit. La nécessité n'est pas dans les choses, elle est dans l'esprit qui s'attend à ce que la régularité observée se maintienne.

Cette analyse, dite régulariste, substitue à la causalité métaphysique une causalité psychologique. Le rapport cause-effet est l'effet d'une habitude (custom, habit) formée par la répétition. Cette substitution a des conséquences considérables : elle prive la science empirique de tout fondement rationnel au sens classique.

Le problème de l'induction

La section iv de l'Enquiry formule l'argument décisif. Toute inférence inductive — du passé au futur, du déjà observé au non observé — suppose que la nature est uniforme, que les régularités constatées se maintiendront. Cette supposition n'est démontrable d'aucune des deux manières concevables. Elle ne peut l'être démonstrativement : les contre-exemples (le soleil ne se lève pas demain) sont concevables sans contradiction. Elle ne peut l'être par un raisonnement empirique probable : ce dernier suppose précisément l'uniformité qu'il est censé établir, sous peine de circularité.

L'inférence inductive n'a donc aucun fondement rationnel ; elle relève d'une habitude, principe non rationnel mais nécessaire à la vie. Voir induction et problème de l'induction pour les développements ultérieurs.

Scepticisme mitigé

Le scepticisme humien n'est pas pyrrhonien. Hume reconnaît la force des arguments sceptiques, mais constate qu'ils sont impraticables : la nature impose des croyances que la raison ne peut justifier. La réponse n'est pas la suspension de l'assentiment mais une attitude qu'il appelle scepticisme mitigé — exigence de modestie épistémique, défiance à l'égard des prétentions métaphysiques, acceptation pratique des croyances ordinaires.

Cette posture trouve son expression méthodologique dans la conclusion du Livre I du Treatise : « être philosophe, mais au milieu de toute votre philosophie, demeurez un homme ». Le scepticisme désarme les prétentions à la certitude sans interdire l'inquiry empirique conduite avec prudence.

Postérité

Kant, dans la préface des Prolégomènes (1783), reconnaît que c'est Hume qui l'a réveillé de son « sommeil dogmatique ». La Critique de la raison pure (1781) répond directement au problème humien : la causalité, comme catégorie a priori de l'entendement, structure l'expérience plutôt que d'en être tirée. Voir Kant.

Le positivisme logique du Cercle de Vienne revendique une filiation humienne — réduction de la connaissance à l'observable, critique de la métaphysique. Karl Popper, qui rejette l'induction, s'appuie sur l'argument humien tout en refusant la conclusion psychologiste. L'épistémologie analytique contemporaine continue de discuter le problème dans ses propres termes (Goodman, bayésianisme).