Le relativisme épistémique
Le relativisme épistémique soutient que la vérité ou la justification d'une croyance dépend du cadre — culturel, historique, conceptuel — depuis lequel elle est évaluée ; aucune perspective n'a de privilège universel. La position prend plusieurs formes (relativisme alléthique, de la justification, conceptuel) et a été nourrie au xxe siècle par l'incommensurabilité kuhnienne, le programme fort de la sociologie de la connaissance, et certaines philosophies postmodernes. Elle se heurte à l'objection classique d'autoréfutation.
Plusieurs relativismes
Le mot recouvre des positions distinctes qu'il faut séparer. Le relativisme alléthique tient que la vérité elle-même est relative à un cadre : un même énoncé peut être vrai dans une culture, faux dans une autre, sans qu'aucune position ne soit privilégiée. Le relativisme de la justification est plus modeste : il accepte que la vérité soit absolue mais tient les standards de justification pour relatifs aux cadres. Le relativisme conceptuel tient les schémas conceptuels eux-mêmes pour incommensurables, sans que la traduction d'un cadre à l'autre soit toujours possible.
Ces relativismes peuvent être défendus séparément ou conjointement. Le relativisme alléthique est le plus fort et le plus controversé ; il est aussi celui qui s'expose le plus directement à l'objection d'autoréfutation.
Sources contemporaines
L'incommensurabilité kuhnienne — la thèse selon laquelle des paradigmes scientifiques successifs sont partiellement incomparables — a nourri certaines lectures relativistes de Kuhn que celui-ci a explicitement récusées. La standpoint theory féministe, dans certaines de ses versions, peut être lue comme relativiste ; mais ses meilleures versions distinguent relativité et relativisme. Voir épistémologie féministe.
Le programme fort de la sociologie de la connaissance scientifique (école d'Édimbourg, voir constructivisme) propose une analyse symétrique des croyances vraies et fausses qui est compatible avec un certain relativisme, sans que ses auteurs s'en réclament toujours. Les philosophies postmodernes (lectures de Lyotard, Rorty) ont fourni à cette tendance un appui plus polémique que substantiel.
Sandra Harding parle d'épistémologie située, Donna Haraway de savoirs situés : ces formules nuancent le relativisme ; elles soutiennent que tout savoir est ancré dans une perspective sans en tirer que toutes les perspectives se valent.
L'objection d'autoréfutation
L'argument classique contre le relativisme alléthique est l'autoréfutation. Si toute vérité est relative, alors la thèse « toute vérité est relative » est, elle-même, relative — elle n'est vraie que dans un cadre, et un autre cadre peut la contester légitimement. Le relativiste qui prétend formuler une thèse universelle se contredit ; celui qui n'en prétend pas annule la portée de sa propre position.
L'argument est ancien (il remonte à Platon dans le Théétète, contre le « l'homme est mesure de toute chose » de Protagoras). Il est puissant mais peut être contourné par des reformulations subtiles : les relativismes contemporains les mieux articulés (Steven Hales, Max Kölbel, John MacFarlane) tentent d'éviter l'autoréfutation par des distinctions modales et sémantiques précises. Le débat technique reste ouvert.
L'objection d'incohérence pratique
Une objection plus pragmatique relève l'incohérence pratique du relativisme. Le relativiste sincère devrait, dans des situations d'enjeu (procès, soin médical, expertise scientifique), accepter qu'aucun standard n'a privilège. Or les relativistes les plus déclarés se comportent, en pratique, comme des non-relativistes : ils privilégient certains témoins sur d'autres, certaines preuves sur d'autres, certaines explications sur d'autres. La position serait, en ce sens, intenable comme attitude effective.
L'objection est répandue mais limitée : elle montre une incohérence éventuelle, non l'erreur philosophique de la thèse. Le relativiste peut répondre que les standards locaux suffisent à orienter l'action sans engagement sur leur portée universelle.
La défense de Boghossian
Paul Boghossian, dans Fear of Knowledge: Against Relativism and Constructivism (2006), propose une défense systématique du non-relativisme. Il distingue trois thèses constructivistes — sur les faits, sur la justification, sur les explications — et soutient qu'aucune n'est tenable sous examen serré. Le constructivisme des faits (la réalité est socialement construite) se ramène, à l'analyse, à des positions intenables ou triviales. Le relativisme de la justification ne survit pas à l'argument d'autoréfutation. La position raisonnable est un réalisme épistémique modéré, qui reconnaît la dimension sociale de l'enquête sans relativiser la vérité ou la justification.
Domaines d'application
Le débat se rejoue dans plusieurs domaines avec des spécificités. En anthropologie, la question est celle du rapport aux savoirs autres : peut-on les juger sans les relativiser, les relativiser sans les disqualifier ? En philosophie de la science, le débat se croise avec celui de l'incommensurabilité : voir Kuhn et Feyerabend. En philosophie morale, la question du relativisme moral suit un chemin parallèle mais distinct. En éthique du soin, le respect des médecines traditionnelles soulève la question dans des termes pratiques.
État actuel
Le relativisme strict reste minoritaire dans l'épistémologie analytique. Sa version la plus défendable — un relativisme local, contextuel, des standards de justification — a obtenu un écho dans le contextualisme épistémique (DeRose, Lewis). Les positions intermédiaires (perspectivisme de Massimi, savoirs situés de Haraway) tiennent une part du chemin sans s'engager dans les difficultés de la thèse forte.