Falsificationnisme
Le falsificationnisme désigne le programme méthodologique issu de Karl Popper : la science progresse par réfutation — élimination des théories qui se révèlent fausses — plutôt que par confirmation cumulative. La méthode commande au chercheur de ne pas chercher à confirmer ses hypothèses mais à les soumettre à des tests sévères. Cette inversion fonde une éthique de la recherche que la pratique scientifique a largement adoptée, malgré les critiques philosophiques qui en limitent la portée.
Le programme
Le falsificationnisme tire les conséquences méthodologiques de l'asymétrie logique entre vérification et réfutation. Aucune accumulation d'observations favorables ne peut prouver un énoncé universel ; un seul cas défavorable suffit à le réfuter. Le scientifique doit donc prendre cette asymétrie au sérieux : proposer des hypothèses audacieuses, prédire des conséquences observables, chercher activement les conditions sous lesquelles ces conséquences seraient mises en défaut. Une théorie qui survit à des tests sévères est corroborée, non confirmée — terme que Popper choisit pour marquer l'absence d'engagement inductiviste.
L'induction est récusée. La science ne tire pas ses lois de l'observation accumulée, elle propose des conjectures et les éprouve. Voir induction et problème de l'induction.
Méthode et éthique
Le falsificationnisme est autant une éthique qu'une méthode. Le chercheur intègre est celui qui formule ses hypothèses de manière à les exposer à la réfutation et qui ne cherche pas à les sauver à tout prix. Inversement, l'attitude qui consiste à reformuler ses thèses pour absorber tout résultat défavorable est diagnostiquée comme non scientifique, indépendamment de la valeur intellectuelle des thèses en question. Cette dimension éthique est, dans la formation des chercheurs, l'aspect le plus durablement transmis.
L'audace théorique est valorisée. Les théories qui interdisent peu — qui s'accommodent de presque tout ce qui pourrait advenir — ont peu de contenu empirique. Une théorie audacieuse non encore réfutée est préférable à une théorie prudente bien établie. Cette préférence pour la richesse de contenu va à l'encontre des intuitions probabilistes : plus une théorie interdit, plus elle est logiquement improbable, mais c'est précisément ce qui en fait la valeur.
Falsificationnisme dogmatique et sophistiqué
Imre Lakatos, dans « Falsification and the Methodology of Scientific Research Programmes » (1970), distingue plusieurs formes du falsificationnisme. Le falsificationnisme dogmatique tient qu'une théorie réfutée doit être abandonnée immédiatement ; il est intenable parce que la thèse de Duhem-Quine montre qu'aucune réfutation n'est sans appel. Le falsificationnisme méthodologique naïf, qu'il attribue au Popper précoce, sauve l'idée par une décision conventionnelle : on convient de tenir certaines hypothèses pour réfutables et d'autres pour irréfutables.
Le falsificationnisme sophistiqué, que Lakatos lui-même propose, déplace l'évaluation au niveau des programmes de recherche : c'est un programme dans son histoire qui peut être jugé progressif (s'il génère des prédictions confirmées) ou dégénératif (s'il ne fait qu'éviter la falsification par hypothèses ad hoc). Voir Lakatos.
La thèse de Duhem-Quine
La thèse de Duhem-Quine oppose au falsificationnisme une difficulté logique sérieuse. Aucune hypothèse théorique n'est testée isolément : c'est toujours un système d'hypothèses, conjointes à des hypothèses auxiliaires sur les instruments, les conditions, les théories sous-jacentes, qu'on confronte à l'expérience. En cas d'échec prédictif, on peut toujours sauver l'hypothèse principale en révisant l'une des auxiliaires.
Popper admet la difficulté et y répond par une exigence éthique du chercheur : on peut toujours sauver une théorie, on ne doit pas le faire si le sauvetage diminue le contenu empirique de la théorie. Les hypothèses ad hoc — modifications introduites à la seule fin d'éviter une réfutation, sans gain prédictif — sont l'objet d'une réprobation explicite.
Les expériences cruciales
L'idée d'experimentum crucis — une expérience qui trancherait définitivement entre deux théories rivales — appartient à la tradition baconienne. Duhem montre dans La Théorie physique (1906) qu'une telle expérience est, en physique, un mythe : la décision entre deux théories peut toujours être réinterprétée, et l'histoire effective des sciences n'offre pas d'exemples purs. Le falsificationnisme, pour rester cohérent, doit limiter ses ambitions sur ce point.
Postérité méthodologique
Le falsificationnisme reste, dans la formation des chercheurs et le discours sur la science, l'idéal méthodologique le plus largement invoqué. Les manuels de méthodes scientifiques (en biologie expérimentale, en psychologie, en sciences sociales) en transmettent les prescriptions sous la forme du test d'hypothèses : l'expérimentateur formule une hypothèse, en déduit des prédictions, conçoit un protocole capable de les invalider, en tire des conclusions provisoires.
Cette diffusion contraste avec le sort philosophique du programme. Les philosophes des sciences, à la suite de Kuhn, Lakatos, Feyerabend, ont en grande partie quitté la lettre poppérienne. La dissociation entre acceptation pratique et critique théorique est elle-même un trait remarquable de la culture scientifique contemporaine.