Lakatos
Imre Lakatos (1922–1974), philosophe d'origine hongroise installé à Londres après 1956, propose une méthodologie des sciences qui tente la synthèse entre Popper et Kuhn. La science n'est ni un examen permanent de théories isolées, ni une succession de paradigmes incommensurables, mais le développement de programmes de recherche, structures complexes ordonnées autour d'un noyau dur que des hypothèses auxiliaires protègent.
Repères biographiques
Né Imre Lipschitz, fils d'une famille juive de Debrecen, Lakatos change deux fois de nom pendant la Seconde Guerre mondiale. Diplômé de l'université de Debrecen en 1944, il survit à la Shoah dans des conditions qu'il n'évoquera guère. Communiste dans l'après-guerre, il occupe brièvement des fonctions au ministère hongrois de l'éducation, avant d'être emprisonné de 1950 à 1953 sous l'accusation d'avoir prétendu réformer le marxisme. Sa traduction des Comment résoudre de George Pólya (1957) lui ouvre la voie de la philosophie des mathématiques.
Après l'écrasement de l'insurrection de Budapest en 1956, il s'exile à Vienne puis à Cambridge, où il prépare une thèse de philosophie des mathématiques (1961). À partir de 1960, il enseigne à la London School of Economics, dans le département dirigé par Popper, dont il devient le critique le plus systématique au sein même de la maison. Il y meurt en 1974, à cinquante-et-un ans.
Œuvres principales
Proofs and Refutations: The Logic of Mathematical Discovery (articles dans le British Journal for the Philosophy of Science en 1963–1964, livre posthume édité en 1976 par Worrall et Zahar). « Falsification and the Methodology of Scientific Research Programmes » (1970, dans Criticism and the Growth of Knowledge, dir. Lakatos & Musgrave). Les essais sont rassemblés dans deux volumes posthumes : The Methodology of Scientific Research Programmes et Mathematics, Science and Epistemology (Cambridge University Press, 1978).
Preuves et réfutations
Le premier livre porte sur la philosophie des mathématiques. Sous la forme d'un dialogue de classe imaginaire autour du théorème d'Euler sur les polyèdres (V − A + F = 2), Lakatos retrace deux siècles de tentatives de démonstration, de contre-exemples, de redéfinitions du concept de polyèdre. La démonstration mathématique apparaît comme un processus dialogique de raffinement : les contre-exemples ne réfutent pas le théorème, ils précisent ce qu'il dit. Cette analyse — quasi empirique des mathématiques — anticipe les thèses méthodologiques générales.
La méthodologie des programmes
L'article de 1970 expose le cadre. Une théorie isolée n'est jamais l'unité pertinente d'analyse. Le scientifique travaille au sein d'un programme de recherche, structure articulée en plusieurs niveaux. Au centre, un noyau dur — quelques propositions fondamentales tenues, par convention méthodologique, pour irréfutables. Autour, une ceinture protectrice d'hypothèses auxiliaires, qui absorbe les chocs avec l'expérience.
Deux heuristiques guident le programme. L'heuristique négative interdit de mettre en cause le noyau dur : face à un échec prédictif, on modifie une hypothèse de la ceinture, jamais le noyau. L'heuristique positive indique les voies de modification fécondes : quels modèles à raffiner, quels phénomènes à incorporer, quelles directions de recherche à privilégier.
Programmes progressifs et dégénératifs
Tous les ajustements de la ceinture ne se valent pas. Un programme est progressif si ses modifications successives ouvrent à des prédictions nouvelles, dont certaines sont confirmées ; il est dégénératif si les modifications ne servent qu'à éviter la falsification, sans gain de contenu empirique. La dégénérescence se manifeste par l'accumulation d'hypothèses ad hoc.
Le critère de scientificité s'en trouve déplacé. Un énoncé isolé n'est ni scientifique ni non scientifique en soi : c'est le programme dans son histoire qui peut être jugé. Le marxisme historique, pour Lakatos, est un programme dégénérescent — non parce que tel énoncé est irréfutable, mais parce que la séquence d'ajustements n'a pas produit de prédictions confirmées originales.
Synthèse Popper-Kuhn
La méthodologie lakatosienne sauve l'esprit de Popper en abandonnant la lettre. La falsifiabilité n'est plus une propriété logique d'un énoncé pris isolément : elle se mesure au niveau d'un programme entier, dans la durée. Lakatos retrouve ainsi l'historicité kuhnienne sans renoncer à l'exigence rationnelle. La distinction progressif/dégénératif redonne à l'évaluation comparative des programmes une assise objective que la simple incommensurabilité kuhnienne paraissait avoir perdue.
La méthodologie est aussi rétrospective : c'est l'histoire du programme qui le juge, et le verdict peut être inversé par les développements ultérieurs (un programme dégénératif peut être ressuscité par une percée). L'évaluation contemporaine d'un programme est par nature provisoire.
Histoire interne et histoire externe
Lakatos distingue, dans « History of Science and Its Rational Reconstructions » (1971), l'histoire interne — celle qu'on peut reconstruire selon la logique de la méthodologie des programmes, comme suite rationnelle d'ajustements — et l'histoire externe — sociologique, biographique, politique, qui rend compte de ce que la première laisse comme résidu. La position est polémique : elle minimise le rôle des facteurs externes au profit d'une rationalité reconstructible ex post.
Réception et limites
La méthodologie lakatosienne est la tentative la plus aboutie de répondre à Kuhn sans renoncer au popperisme. Elle a été critiquée à son tour. Feyerabend (Against Method, 1975) y voit, paradoxalement, une concession encore trop forte au rationalisme : les programmes que Lakatos juge dégénératifs auraient été, dans l'histoire effective, parfois sauvés par des reprises imprévisibles. La distinction interne/externe a été contestée par les sociologues des sciences. Le caractère rétrospectif du jugement limite, par construction, la valeur prescriptive de la méthodologie.