Paradigmes épistémologiques en recherche
En méthodologie de la recherche — sciences de gestion, sciences de l'éducation, sociologie, travail social, sciences infirmières —, un paradigme épistémologique désigne l'ensemble cohérent d'hypothèses sur la nature de la réalité, la nature de la connaissance et la manière légitime de la produire, dans lequel un chercheur inscrit son travail. Positivisme, post-positivisme, interprétativisme, constructivisme et pragmatisme sont les plus souvent cités. Expliciter ce « positionnement épistémologique » est devenu un passage obligé du mémoire et de la thèse.
Définition et origine
L'usage méthodologique du mot « paradigme » s'est imposé à partir des années 1980, dans le contexte de la « guerre des paradigmes » qui opposait recherches quantitatives et qualitatives. Egon Guba et Yvonna Lincoln en donnent la formulation canonique dans un chapitre du Handbook of Qualitative Research (dir. Denzin et Lincoln, 1994). Un paradigme y est défini comme un système de croyances de base, qui ne peut être prouvé mais seulement argumenté, et qui répond à trois questions liées :
- La question ontologique : quelle est la forme et la nature de la réalité ? Existe-t-elle indépendamment de l'observateur ?
- La question épistémologique : quelle relation existe entre le chercheur et ce qu'il cherche à connaître ? Qu'est-ce qu'une connaissance valable ?
- La question méthodologique : comment le chercheur peut-il procéder pour connaître ce qu'il croit pouvoir être connu ?
Guba et Lincoln distinguaient alors quatre paradigmes : positivisme, post-positivisme, théorie critique et constructivisme. Les éditions ultérieures du Handbook ont ajouté un paradigme participatif. D'autres classifications, très utilisées en France, privilégient le triptyque positivisme, interprétativisme, constructivisme ; d'autres encore ajoutent le réalisme critique (Bhaskar) et le pragmatisme.
Positivisme
Héritier du positivisme d'Auguste Comte et, plus directement, du néopositivisme logique, ce paradigme postule une réalité objective, extérieure au chercheur et régie par des lois (ontologie réaliste). Le chercheur peut et doit s'en tenir à distance : la connaissance est objective, indépendante de celui qui connaît (épistémologie dualiste et objectiviste). La méthode privilégie l'explication causale, la mesure, la démarche hypothético-déductive, l'expérimentation et les traitements statistiques. En sociologie, Durkheim en est souvent donné pour la figure tutélaire, avec la règle de traiter les faits sociaux comme des choses.
Post-positivisme
Le post-positivisme maintient l'idée d'une réalité indépendante, mais admet qu'elle n'est connaissable qu'imparfaitement et de manière probabiliste (réalisme critique). L'objectivité reste un idéal régulateur, garanti par la communauté critique plutôt que par le chercheur seul. Inspiré de Popper et de la falsifiabilité, il substitue à la vérification la mise à l'épreuve des hypothèses, accepte des méthodes qualitatives et pratique la triangulation. C'est aujourd'hui le cadre implicite d'une grande part de la recherche quantitative.
Interprétativisme
L'interprétativisme part de la spécificité des faits humains : ils ont un sens pour les acteurs, et ce sens doit être compris. La tradition remonte à Dilthey, qui opposait l'explication propre aux sciences de la nature à la compréhension propre aux sciences de l'esprit, et à Max Weber, dont la sociologie compréhensive vise à saisir le sens subjectif que les individus donnent à leur action, sans renoncer à l'explication causale. L'anthropologue Clifford Geertz, dans The Interpretation of Cultures (1973), définit la culture comme un réseau de significations et l'ethnographie comme une « description dense » (thick description), notion qu'il emprunte à Gilbert Ryle. L'approche herméneutique (Gadamer, Ricœur) prolonge cette orientation : comprendre, c'est interpréter des textes, des discours et des actions.
Ontologiquement, la réalité sociale est faite de significations partagées ; épistémologiquement, le chercheur ne peut pas s'abstraire de l'interprétation et la connaissance est située ; méthodologiquement, on privilégie l'étude de cas, l'observation participante, l'entretien compréhensif, l'analyse de discours. Opposer « approche positiviste et herméneutique », c'est opposer l'explication par des lois à la compréhension du sens.
Constructivisme
Le constructivisme recouvre plusieurs positions qu'il faut distinguer.
Le constructivisme selon Guba et Lincoln
Pour Guba et Lincoln, la réalité est relativiste : il existe des réalités multiples, construites localement par les acteurs. Le chercheur et son objet sont liés de manière interactive, et les résultats sont co-construits au cours de la recherche (épistémologie transactionnelle et subjectiviste). La méthode est herméneutique et dialectique.
Le constructivisme radical et le constructivisme pragmatique
Ernst von Glasersfeld, dans le sillage de Piaget, a formulé un constructivisme radical : la connaissance ne reflète pas une réalité extérieure, elle est construite par le sujet et vaut par sa viabilité, c'est-à-dire son adéquation à l'expérience, non par sa correspondance au réel. La posture ontologique du constructivisme radical n'est pas la négation du réel, mais un agnosticisme : aucune hypothèse n'est faite sur une réalité en soi, inaccessible. En France, Jean-Louis Le Moigne a développé les « épistémologies constructivistes » à partir de Piaget, Simon et Morin, en les opposant aux épistémologies positivistes. Marie-José Avenier a systématisé, notamment avec Catherine Gavard-Perret dans un manuel de méthodologie de la recherche en gestion, un paradigme épistémologique constructiviste pragmatique distinct du constructivisme de Guba et Lincoln, qui pose, lui, une ontologie relativiste.
Pragmatisme
Le paradigme pragmatiste s'inspire du pragmatisme américain de Peirce, William James et John Dewey : la valeur d'une idée tient à ses conséquences pratiques et l'enquête part de problèmes concrets. En méthodologie, il est associé aux méthodes mixtes, défendues notamment par Abbas Tashakkori et Charles Teddlie, et par John Creswell et Vicki Plano Clark dans Designing and Conducting Mixed Methods Research (1re éd. 2007). Le pragmatisme refuse de trancher a priori le débat ontologique : c'est la question de recherche qui commande le choix des méthodes, quantitatives, qualitatives ou combinées. Un positionnement pragmatiste se justifie donc par la nature du problème étudié et par l'utilité des connaissances visées, non par la préférence pour une méthode.
Tableau comparatif
| Paradigme | Ontologie | Épistémologie | Méthodologie | Critère de validité |
|---|---|---|---|---|
| Positivisme | Réalité objective, régie par des lois | Objectivité, séparation sujet/objet | Hypothético-déductive, expérimentale, quantitative | Vérification, validité interne et externe |
| Post-positivisme | Réalité indépendante, connue imparfaitement | Objectivité comme idéal régulateur | Mise à l'épreuve d'hypothèses, triangulation, méthodes variées | Réfutabilité, réplication |
| Interprétativisme | Réalité sociale faite de significations | Compréhension du sens, connaissance située | Qualitative : études de cas, ethnographie, entretiens | Crédibilité, cohérence de l'interprétation |
| Constructivisme | Réalités multiples construites (Guba et Lincoln) ; agnosticisme (Glasersfeld, Le Moigne) | Connaissance co-construite, subjectivité assumée | Herméneutique, dialectique, recherche-intervention | Viabilité, authenticité, adéquation |
| Pragmatisme | Pas de position a priori ; primauté des problèmes | Connaissance jugée à ses conséquences | Méthodes mixtes guidées par la question de recherche | Utilité, capacité à résoudre le problème |
Comment choisir et justifier son positionnement épistémologique (mémoire, thèse)
Le positionnement épistémologique n'est pas une étiquette à apposer en introduction, mais un argument. Quelques règles aident à le construire :
- Partir de la question de recherche. Chercher à mesurer l'effet d'une variable appelle plutôt un cadre positiviste ou post-positiviste ; chercher à comprendre l'expérience vécue d'acteurs appelle un cadre interprétativiste ; concevoir un outil avec les acteurs relève volontiers du constructivisme.
- Assurer la cohérence des trois niveaux. Ontologie, épistémologie et méthodologie doivent s'accorder. Une ontologie relativiste combinée à des critères de validité purement statistiques crée une tension qu'il faudra expliquer.
- Citer des références précises. Distinguer, par exemple, le constructivisme de Guba et Lincoln et celui de Glasersfeld ou Le Moigne ; ne pas confondre interprétativisme et constructivisme.
- Expliciter les critères de qualité. Chaque paradigme a ses critères : validité et fiabilité, crédibilité et transférabilité, viabilité. Le jury attend qu'ils soient annoncés et appliqués.
- Reconnaître les limites. Un positionnement assumé indique aussi ce qu'il ne permet pas d'affirmer, notamment en matière de généralisation.
Pour la rédaction, voir aussi méthodologie et dissertation.
Ne pas confondre avec le paradigme de Kuhn
Le paradigme de Kuhn désigne la matrice qui unifie une communauté scientifique dans une discipline mûre, et dont le remplacement constitue une révolution scientifique. Les paradigmes épistémologiques de la méthodologie coexistent au contraire durablement dans les mêmes disciplines, et le chercheur choisit le sien. L'emprunt du mot est explicite chez Guba et Lincoln, mais le sens est différent : d'une description historique des sciences, on est passé à une typologie de postures. Ces typologies sont aussi discutées par les philosophes des sciences, qui y voient parfois des simplifications — le « positivisme » des manuels de méthode ne correspond guère aux thèses historiques de Comte ou du Cercle de Vienne. Sur ces débats, voir réalisme et antiréalisme et l'épistémologie des sciences sociales.
Questions fréquentes
Qu'est-ce qu'un paradigme épistémologique ?
C'est un ensemble cohérent d'hypothèses sur la nature de la réalité (ontologie), la nature de la connaissance (épistémologie) et les moyens de la produire (méthodologie), dans lequel un chercheur inscrit son travail. La définition de référence est celle de Guba et Lincoln (1994). Les principaux paradigmes sont le positivisme, le post-positivisme, l'interprétativisme, le constructivisme et le pragmatisme.
Qu'est-ce qu'un positionnement pragmatiste ?
C'est une posture qui ne tranche pas a priori le débat ontologique et fait de la question de recherche le critère du choix méthodologique. Inspirée de Peirce, James et Dewey, elle juge la connaissance à ses conséquences pratiques. Elle est associée aux méthodes mixtes, notamment chez Creswell et Plano Clark, qui combinent données quantitatives et qualitatives.
Quelle différence entre interprétativisme et constructivisme ?
L'interprétativisme vise à comprendre les significations que les acteurs donnent à leur réalité, dans la lignée de Weber et Geertz. Le constructivisme va plus loin : la connaissance est construite par le chercheur, souvent en interaction avec les acteurs, et vaut par sa viabilité. Le premier comprend un sens existant ; le second assume la co-construction du savoir.
Quelle est la posture ontologique du constructivisme radical ?
Chez Glasersfeld, le constructivisme radical ne nie pas l'existence du réel, mais s'abstient de toute affirmation sur une réalité en soi, jugée inaccessible. La connaissance n'est pas une copie du réel : elle est valable si elle est viable, c'est-à-dire si elle permet d'agir et de penser de manière adaptée à l'expérience.
Faut-il obligatoirement un positionnement épistémologique dans un mémoire ?
Dans beaucoup de formations en gestion, éducation ou travail social, oui : il est attendu dans la partie méthodologique. L'important est la cohérence entre question de recherche, hypothèses ontologiques et épistémologiques, méthodes et critères de validité, plutôt que le choix d'une étiquette.