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Penseur

Peirce

Charles Sanders Peirce (1839–1914), logicien, chimiste de formation et savant de terrain, est le fondateur du pragmatisme. Dans deux articles de 1877 et 1878, il propose de clarifier le sens de nos concepts par leurs effets pratiques concevables et de définir l'enquête comme le passage du doute à la croyance stable. Faillibiliste, il conçoit la vérité comme l'opinion vers laquelle converge, à la longue, la communauté des chercheurs.

Repères biographiques

Fils du mathématicien Benjamin Peirce, professeur à Harvard, Charles Sanders Peirce reçoit une formation scientifique précoce et obtient un diplôme de chimie. Il travaille pendant une trentaine d'années pour l'United States Coast Survey, où il mène des mesures gravimétriques et géodésiques : son épistémologie est celle d'un expérimentateur qui connaît de l'intérieur l'erreur de mesure et la correction progressive des résultats. Au début des années 1870, il participe à Cambridge au « Metaphysical Club », cercle de discussion informel où l'on compte notamment William James et Oliver Wendell Holmes Jr. C'est là, selon ses propres souvenirs, que les idées pragmatistes prennent forme.

Chargé de cours de logique à l'université Johns Hopkins de 1879 à 1884, il n'obtient jamais de poste universitaire stable. Il passe la fin de sa vie isolé à Milford, en Pennsylvanie, écrivant énormément et publiant peu ; ses manuscrits ne seront édités qu'à titre posthume.

La fixation de la croyance (1877)

« The Fixation of Belief », premier article de la série « Illustrations of the Logic of Science » parue dans le Popular Science Monthly, part d'une psychologie de l'enquête. Le doute est un état inconfortable dont nous cherchons à sortir ; la croyance est un état calme et satisfaisant, qui se traduit par une habitude d'action. L'enquête (inquiry) désigne la lutte par laquelle nous passons de l'un à l'autre. Le doute visé est un doute réel, suscité par une difficulté effective : Peirce récuse le doute méthodique de Descartes, qu'il juge feint. On ne peut pas douter de tout par décret ; on part toujours des croyances que l'on a.

Peirce distingue alors quatre méthodes pour fixer la croyance :

  1. La ténacité : s'en tenir à ce que l'on croit déjà et se détourner de tout ce qui pourrait l'ébranler. Méthode efficace à court terme, mais minée par le contact avec autrui : les autres pensent différemment, et cela suffit à semer le doute.
  2. L'autorité : une institution fixe les croyances de tous et punit les écarts. Plus stable que la ténacité, elle ne peut cependant régler toutes les opinions et se heurte à la comparaison entre sociétés.
  3. La méthode a priori : adopter ce qui paraît « agréable à la raison », selon un goût intellectuel. Plus respectable, elle fait pourtant de l'enquête une affaire de mode, et Peirce y range une bonne part de la métaphysique.
  4. La méthode de la science : régler la croyance sur quelque chose qui ne dépend pas de nos pensées — des réalités qui affectent nos sens selon des lois régulières —, de sorte que tout enquêteur suffisamment informé aboutisse à la même conclusion.

Seule la quatrième méthode permet de distinguer une manière correcte et une manière incorrecte de procéder : elle est autocorrectrice et publique. C'est le noyau de l'idée peircienne de science.

La maxime pragmatique (1878)

« How to Make Our Ideas Clear », deuxième article de la série, s'attaque à la doctrine cartésienne des idées « claires et distinctes ». Peirce juge ces critères insuffisants : la clarté n'est qu'une familiarité, et la distinction une définition abstraite. Il propose un troisième degré de clarté, fourni par la maxime qui deviendra le principe du pragmatisme. En anglais :

« Consider what effects, that might conceivably have practical bearings, we conceive the object of our conception to have. Then, our conception of these effects is the whole of our conception of the object. »

On peut la rendre ainsi en français : considérer quels effets, susceptibles d'avoir une portée pratique, nous concevons que l'objet de notre conception peut avoir ; notre conception de ces effets constitue alors la totalité de notre conception de l'objet. Peirce a lui-même donné une version française de l'article dans la Revue philosophique en 1879, sous le titre « Comment rendre nos idées claires ». L'insistance du texte sur le verbe concevoir est délibérée : il ne s'agit pas des effets actuels, mais des effets concevables, c'est-à-dire de conditionnels (« si l'on faisait ceci, on observerait cela »).

L'exemple canonique est celui de la dureté : dire d'un objet qu'il est dur, c'est dire qu'il ne sera pas rayé par beaucoup d'autres substances. Deux conceptions qui n'entraînent aucune différence d'effets concevables ne sont qu'une seule conception exprimée de deux manières. La maxime fonctionne donc comme un instrument critique : elle dissout les disputes purement verbales et rend suspects les concepts métaphysiques sans conséquence assignable. Elle anticipe certains aspects du critère de signification du néopositivisme, sans en partager le cadre logique ni la réduction aux seules observations.

Abduction, déduction, induction

Peirce est d'abord un logicien. Il distingue trois types d'inférence, dont la combinaison décrit le cycle de l'enquête scientifique. L'abduction (qu'il appelle aussi « hypothèse » puis « rétroduction ») est l'inférence qui, devant un fait surprenant, propose une hypothèse qui, si elle était vraie, rendrait ce fait attendu. Elle est la seule inférence qui introduise une idée nouvelle, mais elle ne fait que suggérer ce qui peut être. La déduction tire de l'hypothèse ses conséquences nécessaires. L'induction, enfin, teste ces conséquences par l'expérience et évalue dans quelle mesure l'hypothèse s'accorde avec les faits.

Cette tripartition déplace le problème de l'induction : l'induction n'est pas la source des hypothèses, mais leur mise à l'épreuve, et sa légitimité tient au caractère autocorrecteur de la méthode sur le long terme. L'abduction est aujourd'hui souvent rapprochée de l'« inférence à la meilleure explication », bien que les deux notions ne coïncident pas exactement : chez Peirce, l'abduction relève de la découverte et de la sélection des hypothèses à tester plutôt que de leur acceptation.

Faillibilisme

Aucune de nos croyances n'est à l'abri de la révision. Peirce appelle « faillibilisme » cette doctrine, qui n'est pas un scepticisme : nous savons beaucoup de choses, mais nous ne pouvons jamais être absolument certains qu'aucune ne sera corrigée. La certitude absolue, l'exactitude absolue et l'universalité absolue sont hors de portée de l'enquête empirique. De là une règle qu'il présente comme la première de la raison : ne pas barrer la route de l'enquête. Toute doctrine qui déclare une question définitivement close ou inconnaissable par principe trahit l'esprit de la science.

Ce faillibilisme anticipe de plusieurs décennies le rationalisme critique de Popper, qui a d'ailleurs reconnu en Peirce un précurseur, ainsi que le holisme révisionniste de Quine.

La vérité comme opinion finale

Appliquée à la notion de vérité, la maxime pragmatique conduit à une thèse célèbre de l'article de 1878 : la vérité est l'opinion destinée à recueillir finalement l'accord de tous ceux qui enquêtent, et le réel est l'objet représenté dans cette opinion. La vérité n'est pas ce que pense une majorité à un moment donné, ni ce qui est utile à un individu : c'est le point limite vers lequel tend une enquête menée suffisamment loin par une communauté illimitée de chercheurs.

Faut-il y voir un rejet de la vérité-correspondance ? La réponse demande de la nuance. Peirce ne nie pas que le vrai s'accorde avec le réel ; il juge seulement que la définition par « l'accord avec la réalité », prise isolément, est une définition nominale qui ne dit pas comment reconnaître cet accord. Ce qui est rejeté, c'est une correspondance naïve, conçue comme une comparaison directe entre une idée et une chose hors de toute enquête. Le réalisme de Peirce est maintenu : le réel est ce qui est indépendant de ce que tel ou tel pense, et c'est précisément pour cela que l'enquête converge. Ces débats sont présentés plus largement à la page vérité.

Du pragmatisme au pragmaticisme

Le mot « pragmatisme » devient célèbre en 1898, lorsque William James, dans une conférence prononcée en Californie, en attribue la paternité à Peirce. Mais James élargit la maxime dans une direction que Peirce n'approuve pas : il insiste sur les conséquences pour l'expérience individuelle, sur la satisfaction et l'utilité des croyances, au point de justifier, dans certaines conditions, le droit de croire. Pour Peirce, la maxime est une règle logique de clarification des concepts, non une théorie de la valeur des croyances pour celui qui les tient.

En 1905, dans « What Pragmatism Is » (The Monist), il forge alors le terme de pragmaticisme, assez laid, dit-il en substance, pour ne tenter aucun ravisseur. Le pragmaticisme insiste sur le caractère général et conditionnel du sens : la signification d'un concept réside dans des habitudes et des lois, non dans des actions particulières.

Sémiotique

Peirce est aussi l'un des fondateurs de la sémiotique moderne. Un signe est pour lui une relation triadique entre le signe lui-même, l'objet qu'il représente et l'interprétant — l'effet de signification qu'il produit, lui-même un signe. Selon le rapport du signe à son objet, il distingue l'icône, qui représente par ressemblance (un portrait, un diagramme), l'indice, qui est relié à son objet par une connexion réelle (la fumée pour le feu, la girouette pour le vent), et le symbole, qui représente en vertu d'une convention ou d'une habitude (les mots de la langue).

Postérité

Longtemps connu surtout à travers James et John Dewey, Peirce est aujourd'hui considéré comme l'un des philosophes américains les plus originaux. Sa conception communautaire et autocorrectrice de l'enquête nourrit l'épistémologie sociale ; sa théorie de l'abduction alimente la philosophie des sciences contemporaine ; son faillibilisme est devenu un lieu commun de l'épistémologie. Pour une vue d'ensemble des cadres dans lesquels s'inscrit cette pensée, voir aussi paradigmes épistémologiques.

Questions fréquentes

Que dit la maxime pragmatique de Peirce ?

Formulée en 1878 dans « How to Make Our Ideas Clear », elle demande de considérer les effets concevables, ayant une portée pratique, que nous attribuons à l'objet de notre conception : la conception de ces effets constitue la totalité de notre conception de l'objet. C'est une règle de clarification du sens des concepts, non une théorie de l'utilité des croyances.

Quel est le rôle de Peirce dans le pragmatisme ?

Peirce en est le fondateur : il formule la maxime pragmatique dans les années 1870, dans le sillage du Metaphysical Club de Cambridge. William James popularise le mot en 1898 en lui en attribuant la paternité. En désaccord avec l'interprétation de James, Peirce rebaptise sa propre doctrine « pragmaticisme » en 1905.

Peirce rejette-t-il la vérité comme correspondance ?

Pas entièrement. Il conserve l'idée que le vrai s'accorde avec un réel indépendant de nos opinions, mais juge cette définition vide tant qu'on ne dit pas comment l'accord se reconnaît. Il définit donc la vérité comme l'opinion sur laquelle s'accorderaient, au terme d'une enquête suffisamment poussée, tous ceux qui enquêtent. C'est la correspondance naïve qu'il récuse.

Quelles sont les quatre méthodes de fixation de la croyance ?

Dans « The Fixation of Belief » (1877), Peirce distingue la ténacité (s'accrocher à ses croyances), l'autorité (croyances imposées par une institution), la méthode a priori (adopter ce qui plaît à la raison) et la méthode scientifique, qui règle la croyance sur une réalité extérieure et indépendante de nous. Seule cette dernière est autocorrectrice.

Qu'est-ce que l'abduction chez Peirce ?

L'abduction est l'inférence qui, à partir d'un fait surprenant, propose une hypothèse qui l'expliquerait si elle était vraie. Elle est la seule à introduire une idée nouvelle. La déduction en tire ensuite les conséquences, et l'induction les teste par l'expérience. Ensemble, elles décrivent le cycle de l'enquête scientifique.