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Penseur

Descartes

René Descartes (1596–1650) inaugure, avec les Méditations métaphysiques (1641), le programme moderne d'une fondation rationnelle du savoir. Le doute méthodique, mené jusqu'à l'hyperbole du malin génie, libère un point d'appui indubitable : l'existence du sujet pensant. C'est sur le cogito que s'édifie le premier grand fondationnalisme épistémologique.

Repères biographiques

Né à La Haye-en-Touraine (aujourd'hui Descartes), Descartes est formé chez les jésuites de La Flèche, étudie le droit à Poitiers, puis quitte la France pour s'engager dans les armées (Maurice de Nassau, Maximilien de Bavière). Une nuit décisive du 10 novembre 1619, à Ulm, il rapporte avoir entrevu le projet d'une science universelle. Il s'installe en Hollande à partir de 1628, où il rédige l'essentiel de son œuvre. Invité par la reine Christine de Suède, il meurt à Stockholm d'une pneumonie en février 1650.

Œuvres principales

Les Règles pour la direction de l'esprit (rédigées vers 1628, publiées posthumes) exposent un premier état de la méthode. Le Discours de la méthode (1637), publié anonymement comme préface aux Essais (La Dioptrique, Les Météores, La Géométrie), donne en six parties la première formulation publique du programme. Les Méditations métaphysiques (1641, latin ; 1647, traduction française du duc de Luynes), accompagnées des Objections et Réponses (Hobbes, Arnauld, Gassendi, Mersenne), en constituent le cœur. Les Principes de la philosophie (1644) donnent l'exposé systématique. Les Passions de l'âme (1649) traitent la psychologie morale.

Le doute méthodique

La Méditation première met en œuvre le doute. Trois étapes le portent à son extension maximale. L'argument des sens écarte les croyances perceptives : les sens nous trompent parfois, donc on ne saurait s'y fier sans réserve. L'argument du rêve élargit la suspicion à toute expérience perceptive : rien ne distingue avec certitude la veille du songe. L'argument du malin génie pousse jusqu'à l'hypothèse qu'une intelligence trompeuse manipule jusqu'aux vérités mathématiques.

Le doute n'est pas dogmatique mais méthodique : il sert d'instrument heuristique pour découvrir ce qui résiste à l'épreuve. Voir doute pour le détail des arguments et leur articulation au scepticisme antique.

Le cogito

La Méditation seconde identifie le point d'arrêt. Quoi que je doute, et quel que soit le degré de tromperie auquel je sois soumis, l'acte même de douter atteste que je pense, et que je suis. La formule « je pense donc je suis » — présente dans le Discours sous cette forme déductive — devient, dans les Méditations, une intuition immédiate : à chaque fois que je le prononce, je le saisis comme nécessairement vrai.

Le cogito est la première vérité indubitable. Il est aussi le modèle de l'évidence : ce qui s'impose comme vrai par une perception claire et distincte. Descartes en tire un critère général : tout ce que je perçois aussi clairement et distinctement que ma propre existence, je peux le tenir pour vrai.

L'ordre des raisons

L'épistémologie cartésienne est paradigmatiquement fondationnaliste (voir justification) : il existe des vérités premières, indépendantes d'autres, sur lesquelles s'édifie tout le reste par enchaînement déductif. Les Règles avaient déjà énoncé cet ordre — décomposer en éléments simples, ordonner du plus simple au plus complexe, faire des dénombrements complets. Les Méditations en donnent la mise en œuvre métaphysique.

De l'existence du sujet pensant, on passe à l'existence et la véracité de Dieu (Méditation troisième, par les preuves a posteriori et la preuve ontologique de la cinquième), puis à l'existence du monde extérieur (Méditation sixième) — Dieu garantit que nos perceptions ne sont pas systématiquement trompeuses. La science peut alors être reconstruite sur des bases assurées.

Le cercle cartésien

Antoine Arnauld, dans les Quatrièmes objections, formule la difficulté qui restera attachée au cartésianisme. Descartes utilise le critère d'évidence pour démontrer l'existence de Dieu ; mais il fonde ensuite la fiabilité du critère sur la véracité divine. La justification semble circulaire : le critère justifie la conclusion qui justifie le critère.

Descartes répond en distinguant l'évidence en acte — qui n'a pas besoin de garantie, étant immédiatement contraignante — et la mémoire d'évidences passées — qui requiert la garantie divine. La controverse sur la valeur de cette réponse a engendré une littérature considérable, depuis les commentateurs scolastiques jusqu'à Martial Gueroult (Descartes selon l'ordre des raisons, 1953).

Réception et critique

L'épistémologie ultérieure se définit largement par sa position vis-à-vis du fondationnalisme cartésien. L'empirisme britannique (Locke, Berkeley, Hume) en accepte l'exigence d'examen mais récuse les idées innées. Kant en récuse à la fois le rationalisme dogmatique et la prétention à atteindre la chose en soi. La phénoménologie de Husserl renoue avec le projet d'une fondation, en refusant l'argumentation indirecte par Dieu.

L'épistémologie analytique du xxe siècle a toujours pour cible, explicite ou non, la position cartésienne. Le scepticisme contemporain — l'argument du cerveau dans la cuve — n'est rien d'autre que l'argument du malin génie reformulé dans le vocabulaire de la science-fiction. Les théories anti-sceptiques (contextualisme, traçage de la vérité, externalisme) répondent moins à Descartes lui-même qu'au scénario qu'il a légué.

Postérité et lecture française

La tradition française a longtemps tenu Descartes pour le commencement absolu de la philosophie moderne — Hegel, Spinoza, Malebranche en témoignent à leur manière. Les lectures françaises du xxe siècle (Alquié, Gueroult, Marion) y voient encore le pivot de toute interrogation métaphysique. Plus latéralement, l'épistémologie historique française — Bachelard, Canguilhem — pense les sciences en se démarquant du modèle cartésien d'une fondation par déduction, sans pourtant cesser d'en faire son interlocuteur.